Ciné-philo

La monstrueuse vérité du corps. Sur le cinéma de Julia Ducournau et Coralie Fargeat

Temps de lecture : 8 min

La monstrueuse vérité du corps. Sur le cinéma de Julia Ducournau et Coralie Fargeat

Photogramme de “The Substance” (Coralie Fargeat, 2024) : Margaret Qualley dans le rôle de la “meilleure version” de Demi Moore... © Metropolitan Films

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En quelques films marquants, Grave, Titane et Alpha pour Ducournau, et Revenge et The Substance pour Fargeat, les deux réalisatrices se sont imposées comme des figures incontournables du cinéma contemporain. Pour Valentin Husson, cela tient à la place inédite qu’elles ont su faire au corps. Il nous propose de parcourir leurs films sous l’œil de Descartes, Spinoza et Heidegger.


 

Le cinéma montre plus qu’il ne dit. C’est en cela qu’il n’est ni théâtre ni opéra. Il montre la vérité des émotions, des caractères, d’une histoire vécue – qu’elle soit collective ou individuelle. Pour cela, un cinéaste n’a pas nécessairement besoin de raconter une histoire. La narration compte moins que la monstration. Cette dernière est l’acte de montrer, d’exposer à la vue. Cette ostension, dans le cinéma d’horreur ou fantastique, est ostentatoire. Cela n’a rien de péjoratif : c’est son essence même. La monstration vise à présenter, dans pareil cas, la cruauté de l’existence, sa brutalité. Cruauté vient de cruor : le sang. Ce qui est cru, cinématographiquement, est sanguinolent. Le cinéma de Julia Ducournau et de Coralie Fargeat vise cette cruelle monstration, cette exposition du monstre dans sa crudité. Car monstre, montrer, monstration sont un seul et même mot.

“Monstre, montrer, monstration sont un seul et même mot”

 

Sans doute est-ce cela le point commun de leurs différents longs-métrages : Grave (2016), Titane (2021), et Alpha (2025) de Julia Ducournau ; Revenge (2017) et The Substance (2024) de Coralie Fargeat. On connaît la sentence de Godard : « La photographie, c’est la vérité, et le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde. » Ducournau et Fargeat, c’est 24 fois la monstration d’une vérité crue par seconde, 24 fois l’étalage cruel d’une vérité monstrueuse. Si monstrueuse que personne ne veut la voir. 

Ton corps n’est pas à toi : concurrence féminine et réappropriation du corps

Dans le film The Substance, Elisabeth Sparkle (jouée par Demi Moore) est une star de la télé, virée à 50 ans parce qu’ayant dépassé la date limite du fantasme qu’elle incarnait. C’est à ce moment-là qu’on lui propose une solution miracle, « la substance », qui, une fois injectée, lui permettra de se dédoubler, de faire naître un clone d’elle-même plus parfait, plus jeune. Une meilleure version d’elle-même, comme on dit aujourd’hui. Le deal est simple : pour que l’expérience se passe au mieux, elle doit être une semaine l’une et une semaine l’autre. Même si elles sont deux personnes, le protocole rappelle qu’elles ne font qu’un. Elle s’injecte la substance ; la division cellulaire a lieu. Une autre femme sort d’elle en laissant l’exuvie de son corps flétri et vieilli derrière soi. La nouvelle Elisabeth s’appelle Sue (jouée par Margaret Qualley), elle est belle, ses seins tiennent fièrement, ses fesses sont fermes ; la peau est lisse, la cuisse et le ventre tendus. Sue la remplace à la télé, devient une star parmi les stars. Cette transformation nécessite toutefois l’injection d’un liquide stabilisateur obtenu par une ponction lombaire dans le corps d’Elisabeth. Mais Sue ne veut plus redevenir Elisabeth. Dès lors, elle en ponctionne qu’il n’en faut. Plus Sue maintient sa jeunesse, plus Elisabeth vieillit. Lorsque la première redevient la seconde, elle se réincarne en un corps encore plus dégradé qu’il ne l’était. Elisabeth est désormais grabataire. Elle paraît avoir 90, 100 ans. Elle veut mettre fin à l’expérience, injecte un produit pour la stopper, ne va pas jusqu’au bout, Sue se réveille. Elles coexistent toutes les deux et vont désormais jusqu’à s’entretuer.

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