Jardins d'utopie et utopies jardinières
Une famille et son gramophone devant sa maison d’été, à Berlin, en 1906. ©AKG
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Il y a les jardins réels : ces petits mondes à part où le temps se déroule différemment, ces « hétérotopies », comme le dit Michel Foucault. Et il y a les jardins rêvés, imaginaires, qui inspirent de nombreuses utopies politiques et nourrissent l’idée d’une autre société possible. L’utopie, parfois, devient réalité.
L’île imaginaire de Thomas More, qui donne son nom au genre de l’utopie, est déjà une cité jardinière. Les Utopies, partout en ville, cultivent de resplendissants – et surtout nourriciers – jardins.
« Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins. Chaque maison a une porte sur la rue et une porte sur le jardin. Ces deux portes s’ouvrent aisément d’un léger coup de main, et laissent entrer le premier venu. Les Utopiens appliquent en ceci le principe de la possession commune. Pour anéantir jusqu’à l’idée de la propriété individuelle et absolue, ils changent de maison tous les dix ans, et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage. [...] Les habitants des villes soignent leurs jardins avec passion ; ils y cultivent la vigne, les fruits, les fleurs et toutes sortes de plantes. Ils mettent à cette culture tant de science et de goût, que je n’ai jamais vu ailleurs plus de fertilité et d’abondance réunies à un coup d’œil plus gracieux. Le plaisir n’est pas le seul mobile qui les excite au jardinage ; il y a émulation entre les différents quartiers de la ville, qui luttent à l’envi à qui aura le jardin le mieux cultivé. Vraiment, l’on ne peut rien concevoir de plus agréable ni de plus utile aux citoyens que cette occupation. Le fondateur de l’empire l’avait bien compris, car il appliqua tous ses efforts à tourner les esprits vers cette direction. »
Thomas More, Utopie (1516)
Dans l’Icarie « communiste » de Cabet, les jardins ont une place de choix. Disséminés partout dans la ville, ouverts à chacun, ils sont l’image démocratique de cette cité imaginaire.
« Nous entrâmes presque aussitôt, par un magnifique portique, dans un de ces vastes jardins. [...] Ce jardin formait un vaste carré compris entre les maisons de quatre rues (dont deux parallèles et deux perpendiculaires), traversé au milieu par une bande de gazon entre deux allées sablées avec un joli sable rougeâtre. Tout le reste était en gazon jusque contre les murs, ou cultivé et couvert de fleurs, d’arbustes, d’arbres fleuris et de fruits. Toutes les façades des maisons (les façades de derrière) étaient d’une architecture champêtre et variée, garnies de treillages peints, et tapissées de plantes grimpantes vertes et fleuries. Tout cet ensemble composait un magnifique jardin, qui parfumait l’air en même temps qu’il charmait les yeux, et formait une délicieuse promenade publique en même temps qu’il augmentait les déliées des habitations contiguës. – Et la ville, me dit Eugène, est couverte de jardins du même genre. [...] – Vraiment, m’écriai-je enchanté, ces jardins sont aussi beaux que nos magnifiques squares de Londres. – Comment, aussi beaux, reprit Eugène, dites donc cent fois préférables à vos squares aristocrates, fermés de murs ou de hautes grilles et de haies qui souvent ne permettent pas même à l’œil du peuple d’y pénétrer, tandis qu’ici le Peuple se promène dans ces jardins démocrates, parcourant ces charmantes allées garnies de jolis bancs, et jouissant complètement de la vue du reste par-dessus cette charmante bordure de fleurs, en même temps que chaque maison a la jouissance exclusive de son jardin, séparé des autres par un simple fil de fer que vous ne pouvez apercevoir. Aussi, voyez comme tous ces petits jardins sont bien cultivés, comme ces gazons sont peignés, comme ces fleurs sont belles, et comme ces arbres sont plantés, taillés et façonnés en mille formes différentes Quoi, chaque maison a son jardin. Que de jardiniers il faut pour les cultiver tous. – Pas un, ou très peu, parce que chaque famille met un de ses principaux plaisirs dans la culture des fleurs et des arbustes. »
Étienne Cabet, Voyage en Icarie (1840)