Jardins anglais : derrière le “naturel”, les germes de la tyrannie
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Ouvert, courbe, irrégulier, le parc à l’anglaise est un jardin-paysage. Tel un tableau, il reflète les linéaments de la vie intérieure et cherche à susciter l’émotion. Mais ne vous y trompez pas : sous ses airs naturels, il est tout aussi artificiel et tyrannique pour la nature que le jardin à la française.
La naissance des jardins « à l’anglaise » est une histoire en plusieurs étapes. Dès 1624, Henry Wotton est l’un des premiers à plaider, dans The Elements of Architecture, pour un jardin irrégulier qui contrasterait avec la symétrie des bâtiments. Mais c’est surtout à la fin du XVIIe siècle, alors que s’affirme à Versailles le géométrisme du jardin à la française, que l’Angleterre découvre « les dissymétries gracieuses et pittoresques du jardin chinois », comme le dit Pierre Grimal dans L’Art des jardins (PUF, 1974). William Chambers consacrera à ces jardins une Dissertation sur le jardinage de l’Orient en 1772. William Temple, non sans exprimer d’importantes réticences, popularise l’esthétique du sharawaggi. « On évitait avec le plus grand soin tout ce qui faisait l’ordonnance et la beauté du jardin classique. » Les premiers jardins anglais, créés dans les années 1720-1730, sont marqués par d’évidentes influences sinisantes. « D’un point à l’autre, nulle perspective. Des bosquets touffus limitaient partout la vue », note Grimal. Les clôtures rectilignes disparaissent avec William Kent, qui, les franchissant, « vit que toute nature est jardin ». Pour Horace Walpole, « la suppression des clôtures » est « le grand pas, le pas décisif ». « Les dehors contigus d’un parc sans clôture durent s’accorder avec les dedans, et à son tour le jardin dut être délivré de sa régularité ordinaire pour s’assortir au style agreste du dehors. » La clôture est remplacée par un fossé qui, invisible de loin, délimite la propriété. Le découvrir « par [ait] si étonnant qu’on l’exprim [e] vulgairement par une exclamation ha ! ha ! pour marquer la surprise de trouver soudainement une brèche imprévue à la promenade ». Tel sera, avec l’irrégularité, le principe du « jardinage moderne » ( On Modern Gardening, 1785). Nombreux sont ceux à s’enthousiasmer pour cet autre modèle qui fait souffler sur les parterres un vent d’air frais. « J’aime mieux regarder un arbre dans toute sa luxuriance et tout l’épanouissement de ses rameaux et de ses branches que lorsqu’il est taillé et mutilé de façon à prendre une forme géométrique », lance Joseph Addison dès 1712. Le jardin anglais qui prend forme « produit toute une nature sauvage de plantes nobles s’élevant [...] sans aucun ordre ni aucune régularité ». Au contraire, dans le jardin français, « aménagé en allées et en parterres », « la forme et la beauté ont été façonnées par l’habileté du jardinier », et le résultat est plus pauvre, moins séduisant.