Dossier / “Où commence la tyrannie ?”

Le grand come-back de la tyrannie

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Le grand come-back de la tyrannie

©William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.

Que se passe-t-il avec ce second mandat de Donald Trump ? Nous n’avons plus affaire simplement à un leader populiste, ni même à l’usage de contre-vérités à des fins de propagande. Si bien qu’il paraît nécessaire, pour saisir la portée de l’événement, de ressusciter un concept de philosophie politique qui nous vient d’un autre temps : la tyrannie.

 

Étrange est notre époque, qui nous incite à ressortir du placard un concept qui remonte aux calendes grecques et qu’on croyait dépassé, que l’on n’étudie guère plus en sciences politiques : la tyrannie. Dans la foulée de son investiture, Donald Trump a signé une multitude de décrets, graciant les assaillants du Capitole (20 janvier), autorisant l’envoi de migrants sans-papiers à Guantánamo (29 janvier) ou encore déclassant des dizaines de milliers de fonctionnaires (20 janvier). Et non content de ces premières mesures, il menaçait d’annexion le Panama, le Groenland et le Canada, tout en humiliant Volodymyr Zelensky pour lui imposer un accord de paix qui semble avoir été dicté par le Kremlin. Cette rapide bascule de la plus puissante démocratie du monde plonge les Européens dans un état catatonique mais trouve ailleurs des partisans et des émules, comme Javier Milei en Argentine ou Viktor Orbán en Hongrie. De même que le scandale d’Abou Ghraib a relancé le débat sur la torture, une pratique que l’on croyait archaïque, nous en sommes à nous demander si nous n’avons pas affaire à une nouvelle génération de tyrans. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

La tyrannie partage certains points communs avec d’autres usages immodérés du pouvoir, tout en ayant ses propres caractéristiques. Ainsi, elle ne saurait être confondue avec le despotisme : comme le signalait déjà Aristote, le despotisme règne sur des sujets qui ne sont pas libres, il peut s’exercer au sein de la famille comme sur des esclaves, tandis que la tyrannie séduit des êtres libres. Ce n’est pas non plus la dictature : celle-ci peut se montrer soucieuse de la morale, que celle-ci soit religieuse – telle le régime de Salazar au Portugal de 1932 à 1968 – ou laïque – comme celui d’Atatürk en Turquie de 1923 à 1938. La tyrannie, elle, comporte toujours un élément d’immoralité manifeste. Il y a en elle une tendance à l’excès qui se joue des convenances, de la décence ordinaire mais aussi du sentiment de justice. Elle n’est évidemment pas plus la même chose que la monarchie, car celle--ci est fondée sur la tradition, la coutume, sur l’ordre naturel, voire sur le droit divin, alors que le tyran crée une rupture et que son règne apparaît comme un état d’exception déstabilisant profondément la société. Enfin, la tyrannie est distincte des totalitarismes du XXe siècle, car ceux-ci, comme l’a souligné Hannah Arendt, mettent en avant une idéologie, largement martelée et inculquée dès l’école primaire. Cette logique implacable d’une idée, cette prétention d’un parti unique de prendre ses décisions au nom d’une vérité supérieure sont spécifiques au totalitarisme. Dans le cas du nazisme, il s’agissait d’une théorie de l’inégalité des races et de la supériorité aryenne qui se voulait confirmée par la biologie ; en Union soviétique, le matérialisme historique entendait apporter la démonstration que la lutte des classes conduisait nécessairement, à travers les crises successives du capitalisme, au communisme. Cependant, rien d’équivalent en tyrannie. Ce n’est pas que le tyran n’a pas d’idées, c’est qu’il brasse des vérités et des mensonges selon les circonstances, et n’a que faire de la validation de ses actes par les sciences naturelles ou sociales. En fait, la tyrannie n’est pas tout à fait un régime politique : elle ne repose ni sur une constitution, ni sur des institutions précises, ni sur le projet d’une amélioration de l’humanité. Comme elle consiste en la captation du pouvoir par un individu, elle possède plutôt, comme ce dernier, des traits de caractère, à quoi on la reconnaît. Essayons de cerner les principaux.

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