Essai
Jan Patočka, la solidarité des ébranlés
Jan Patočka rencontre le 1er mars 1977 le ministre néerlandais des Affaires étrangères Max van der Stoel (à droite) dans une chambre d’hôtel à Prague, tandis que les services secrets tchèques attendent derrière la porte, furieux. Interrogé le 2 mars à la prison de Ruzyně pendant près de onze heures sur son rôle dans la Charte 77, il subit une crise cardiaque de retour chez lui le lendemain soir. Hospitalisé, affaibli, il continue d’être questionné sur son lit d’hôpital par les agents jusqu’au 10 mars. Le 13 au matin, Patočka décède. ©Simon Mentzel
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine, en kiosque le 13 mai 2026.
Et si la lutte politique ne germait pas d’une idéologie commune mais d’une expérience partagée ? Avec son concept de « solidarité des ébranlés », le Tchèque Jan Patočka a proposé une autre manière de résister ensemble, qu’il a mise en pratique en défendant la Charte 77. Le philosophe-dissident y laissera sa vie.
Noël 1914 : un Allemand fait signe depuis sa tranchée. En face, un Anglais lui répond. Ils se rejoignent au milieu du champ de bataille, bientôt suivis par des centaines de soldats des deux camps qui s’échangent amabilités, chocolats, tabac. Dans une lettre à sa famille, le soldat britannique Oswald Tilley raconte cette improbable « trêve de Noël » : « Pensez simplement que pendant que vous mangiez votre dinde… J’étais là, dehors, à serrer la main d’hommes que j’avais essayé de tuer quelques heures auparavant. » Au cœur du chaos guerrier, des hommes résistent à la haine mutuelle et fraternisent comme jamais.
Que s’est-il passé ? Un concept tissé par le philosophe tchèque Jan Patočka permet de comprendre ce qui s’est joué entre ces deux tranchées boueuses. Dans un article rédigé au terme de sa carrière, « Les guerres du XXe siècle et le XXe siècle en tant que guerre », il affirme qu’un « sentiment puissant d’une plénitude de sens, difficile à formuler, finit par s’emparer de l’homme du front » (repris dans Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, Verdier, 1981). Le philosophe voit dans la Grande Guerre une « libération de forces », le jaillissement en plein jour de toute l’activité industrielle. En cela, elle signe le destin du XXe siècle : la « transformation du monde en un laboratoire actualisant les réserves d’énergie accumulées pendant des milliards d’années ». Comment cette vie passée sous la géhenne du feu, terrée au fond des tranchées, pourrait-elle être le lieu de ce qu’il appelle la « solidarité des ébranlés » ?
Dépasser l’ennemi
Né en 1907, Patočka n’a pas connu dans sa chair « l’expérience du front […] atroce » de la Grande Guerre : il s’inspire de celle rapportée par Ernst Jünger et Pierre Teilhard de Chardin. Il y décèle un « effroi insoutenable » doublé d’un sentiment absurde où « rien n’a de sens si ce n’est la démonstration que le monde capable d’engendrer une telle chose doit disparaître ». Toutes les justifications de la guerre, de l’indépendance à la paix en passant par la démocratie, paraissent entièrement vaines. Soudain, treillis nationaux et oriflammes idéologiques tombent. La radicalité de l’expérience du front conduit les soldats à s’émanciper de leurs rôles d’ennemis : ils deviennent solidaires d’une même expérience radicale. « L’ennemi n’est plus […] ce qui n’est là que pour être supprimé. » Au contraire, il « participe à la même situation que nous, il découvre avec nous la liberté absolue, il est celui avec qui nous pouvons parvenir à une entente dans l’opposition ». C’est sur cette pointe extrême que s’ouvrent les trêves de Noël, mais aussi la « prière pour les ennemis », le phénomène de « l’amour de ceux qui nous haïssent – la solidarité des ébranlés, malgré leur antagonisme et le différend qui les sépare ».