Dossier / “À quel moment je m’engage ?”

Ce qui nous fait passer à l'action, avec Camus, Havel et Patočka

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Ce qui nous fait passer à l'action, avec Camus, Havel et Patočka

Albert Camus. ©Granger collection NY/Bridgeman Images - Vaclav Havel. ©STF/Scanpix Sweden/AFP

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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.

Pour les uns, l’engagement va de soi, chaque manifestation est une fête. Pour les autres, dévorés par la crainte de se fourvoyer, il est pénible. Et pourtant, il est parfois indispensable, car il renvoie à la dimension inévitablement politique de la vie. Albert Camus, Václav Havel et Jan Patočka nous expliquent pour quoi sauter le pas.

 

➤ À la troisième semaine de l’invasion de l’Ukraine, une journaliste de la première chaîne russe, à une heure de forte audience, brandit une pancarte : « Ne croyez pas à la propagande. Ils vous mentent ici. »

➤ Dans une manifestation à Téhéran, des jeunes femmes enlèvent leur hidjab et scandent : « Femme ! Vie ! Liberté ! »

➤ Un jeune agriculteur s’en va à l’aube en tracteur participer au blocage d’une autoroute afin de protester contre les accords de libre-échange.

➤ En hiver, un retraité consacre trois soirées de sa semaine à du bénévolat pour une soupe populaire.

➤ Un juge fédéral interdit l’expulsion des migrants vers le Salvador, engageant un bras de fer avec l’administration Trump. 

➤ Une famille catholique participe à une manifestation contre le « mariage pour tous ».

➤ Un intellectuel juif commence à poster des critiques acerbes de la politique de Netanyahou et de la famine orchestrée à Gaza, ce qui lui vaut la réprobation de quelques proches.

➤ Un contremaître s’achète un billet de train pour participer au mouvement des « gilets jaunes » sur les Champs-Élysées.

➤ Une mère au foyer descend dans les rues de Rome pour protester contre les restrictions de l’accès à l’avortement envisagées par le gouvernement Meloni.

Qu’elles soient spectaculaires ou modestes, il y a entre toutes ces actions un air de famille : il s’agit d’engagements. Pour les plus politisés d’entre nous, l’engagement est spontané, facile, joyeux même – certains militants racontent se sentir vivre plus intensément à travers les collectifs qu’ils animent. Mais pour d’autres, l’action politique n’a rien d’une évidence. Chacun a tendance à se consacrer à son travail, au remboursement de son emprunt immobilier et au bien-être de son foyer – en se disant, pour apaiser d’éventuels remords de conscience, que c’est déjà pas mal de veiller sur soi et les siens, que la « cité » peut attendre. 

Car le propre de l’engagement véritable, celui qui n’est pas de simple posture, est d’avoir un coût. Sous un régime autoritaire, la prise de risque touche à des enjeux vitaux. En démocratie, le coût est certes moins lourd, mais pas nul. Être actif au sein d’une association ou d’un syndicat prend du temps, au détriment de la vie personnelle et des activités rémunérées. Et puis, il y a des dommages possibles en termes de réputation – quand on s’exprime sur des sujets sensibles, on se fait parfois mal voir. Dans certains cas, on se retrouve ostracisé au sein de sa famille ou dans son milieu professionnel. C’est pourquoi l’engagement n’est jamais complètement rationnel – en tout cas, il ne découle pas d’une rationalité de type utilitariste. Si l’on procède, avant de s’engager, à une rapide estimation des coûts et des bénéfices, on s’aperçoit que les premiers sont immédiats, bien réels, tandis que les seconds paraissent lointains ou même chimériques. Au-delà de la dépense inutile de temps et d’énergie, le caractère irrationnel de l’engagement peut rebuter : quand je m’engage, j’assume l’éventualité de me tromper, de choisir la mauvaise cause, de me lancer dans un combat que je regretterai par la suite. Un engagement fort a quelque chose d’irréversible dans un parcours de vie, comme un tatouage. 

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