Essai libre
"Jamais avant lui ni après lui l’être humain n’a été conçu dans une telle complexité" : Pascal vu par Edgar Morin
Edgar Morin © Olivier Dion/LH/opale.photo
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Cet article est issu du numéro 174 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 octobre 2023.
« Je vous propose un article sur Pascal méconnu à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance. » Quelle n’a pas été notre surprise de recevoir ce texte original d’Edgar Morin, qui vient de fêter ses 102 ans ! Il tombait à pic, puisque l’une des ambitions de cette nouvelle formule est de proposer régulièrement des « essais libres » de philosophes. Ici, Morin présente Pascal comme un antidote à la méthode de Descartes, qui consiste à diviser les difficultés, donc à réduire la complexité du réel.
Pascal est un génie polyvalent, à la fois mystique, religieux, scientifique, rationnel, philosophique, anthropologique. Scientifique, il a, entre autres, créé la machine à calculer, jeté les bases du calcul des probabilités et confirmé par une expérience au puy de Dôme l’existence de la pression de l’air. Mystique, il a vécu l’extase lors de la nuit de feu. Religieux, c’est un fervent janséniste *. Philosophe, il s’interroge sur les grands problèmes que se pose l’esprit humain. Anthropologue, il est le premier à traiter de la condition et de la nature humaine dans toute leur complexité. Rationnel, il l’est dans son œuvre mathématique et scientifique, mais aussi dans l’ensemble des Pensées comme dans les Discours sur la condition des grands. Sa rationalité débouche parfois sur la critique qui renverse les évidences – « La vraie morale se moque de la morale », « se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher » – ou sur le scepticisme – « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »
Le père de la pensée complexe
Mais surtout, ce qui est moins connu, Pascal est le père d’une connaissance et d’une pensée complexes qui se fondent sur un principe de reliance * : « Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. »
Cette longue phase, perdue dans les éditions des Pensées et souvent ignorée, exprime l’exigence primordiale de toute connaissance pertinente, laquelle ne peut que relier ce qui est séparé ou disjoint. Elle dépasse le principe analytique de connaissance qui est celui de Descartes dans son Discours de la méthode : « Diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. » La phrase de Pascal suppose une méthode « métacartésienne » qui oppose au principe de division un principe de reliance. Ce principe de reliance permet de considérer ce qui est à la fois causé et causant comme tout événement historique qui est causé par un processus et cause un nouveau processus, comme dans toute rétroaction où l’effet rétroagit sur la cause et devient lui-même causant (par exemple, la température réglée par thermostat où l’optimum atteint déclenche l’arrêt du chauffage).