Hommage
Edgar Morin, une vie libre
Edgar Morin dans les années 1970. © Michèle Bancilhon/AFP
Edgar Morin, disparu vendredi à l’âge de 104 ans, a eu une vie mouvementée, orientée par une quête de vérité. S’il s’est engagé fortement, notamment dans la Résistance, c’est pourtant toujours avec le souci de la nuance et de la complexité. Voici le récit de sa vie.
« Que puis-je savoir ? Que puis-je croire ? Que puis-je espérer ? Inséparable de la triple question : qu’est-ce que l’homme, la vie, l’univers ? Cette interrogation, jugée soit puérile, soit réservée aux philosophes professionnels, je me suis donné le droit de la poursuivre toute ma vie. » La quête n’est pas un plaisir de métaphysicien.
Dans les mémoires d’Edgar Morin (Les Souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard, 2019), philosophe et sociologue disparu vendredi 29 mai, on comprend qu’elle répond aux cris d’un enfant écorché vif. « Dans la nuit du 8 juillet 1921, à leur domicile, 10, rue Mayran, le docteur Schwab extirpe du ventre de la femme un petit mort-né, apparemment étouffé par le cordon enroulé autour de son cou. Il prend le bébé par les pieds et ne cesse de le gifler, sans discontinuer, pendant un temps à perdre tout espoir, jusqu’à ce qu’un hurlement, enfin, annonce le retour à une vie qui semblait avoir disparu. »
Entrée en résistance
Jusqu’à la fin de sa vie, Morin subit ces sensations d’étouffement dont il ne se libère qu’en respirant profondément. Une raclée en guise de bienvenue sur Terre, une santé fragile, un père commerçant angoissé et une mère souffrant d’une lésion cardiaque – il la perd à l’âge de 10 ans –, le jeune Edgar Nahoum craint d’abord ce monde qui le fascinera tant. Au point que son père est obligé de l’emmener de force à l’école pour le faire quitter cet appartement dont il ne veut pas bouger. De là, on peut comprendre l’incroyable énergie introvertie d’un homme qui préfère d’abord les livres pour comprendre ce monde extérieur si hostile.
Pourtant, dès l’adolescence, l’enfant timide et sauvage ne se satisfait pas de ses seules lectures. Il pousse des portes, comme pour poursuivre dans la vie ces idées qui ne peuvent s’arrêter aux pages. Au début de la guerre d’Espagne, Morin lit Le Canard enchaîné et Simone Weil (qui prend part au conflit malgré son pacifisme). Et à 15 ans, il se rend au siège de la Solidaridad internacional antifascista, une organisation libertaire où l’on confectionne des colis pour la colonne Durruti qui organise la résistance antifranquiste.
De l’expérience du réel, Morin en ressort profondément affecté et transformé. Au soir de la chute de Barcelone en 1939, il pleure toute la nuit. Puis vacille ce sentiment mystique que lui suscitait jusqu’alors l’idée révolutionnaire. Il y a les héros de Malraux lancés dans les batailles de Teruel. Puis il y la mort, les défaites, les déviations du cours de l’histoire et le détournement des nobles causes. La vie.
"Rationalisme sceptique"
Le travail du réel sur le jeune idéaliste ne fait que commencer. De la même façon, l’exaltation politique des héros communistes que Morin trouve dans La Condition humaine ou Le Temps du mépris – au point de les considérer un temps comme des premiers chrétiens – finit par trébucher sur les dérives de la propagande, le retour aux « immondes procès de sorcières » ou encore la « crétinisation intellectuelle imposée par le jdanovisme », l’idéologie officielle du parti communiste soviétique. Un temps communiste, il finit par être exclu du parti en 1951.
Edgar Morin opte pour le mouvement. Les idées ont besoin de se cogner contre le réel pour exister et évoluer. Au diable l’idéalisme. C’est ce qu’il apprend sur les bancs de la Sorbonne auprès d’un professeur de l’histoire de la Révolution, Georges Lefebvre. Il y apprend que les conséquences des décisions prises sont souvent contraires aux intentions. Et que l’histoire est une vision déterminée par le contexte présent. Tout se contredit, tout bouge, tout interagit. C’est la leçon qu’il développe dans Autocritique (1959), où il fait part de son « rationalisme sceptique », c’est-à-dire l’acceptation des perspectives restreintes, de la dimension profondément humaine et matérialiste de l’histoire.
De là germe son constructivisme reposant sur l’idée que notre représentation de la réalité est le produit de son interaction avec l’esprit humain. De là naît déjà sa « pensée complexe » qui refuse de réduire le monde à des principes explicatifs figés. La fascination pour Hegel (après Marx), découvert dans une bibliothèque universitaire de Lyon, en découle. La contradiction n’est pas une erreur à éliminer mais une nécessité pour la pensée, pour son mouvement, sa complexification. La contradiction n’est pas une infirmité. Elle est une richesse, voire une méthode (La Méthode, 1977).
Une âme en mouvement
Dès ses 21 ans, Edgar Morin a son énergie propre. Les rencontres ne feront que la déployer. Notamment quand il est initié à la philosophie par Vladimir Jankélévitch au premier étage d’un café toulousain (où il rencontrera d’ailleurs sa femme Violette). Viré de la faculté de lettres parce que Juif, Jankélévitch disserte sur la mort. Des années plus tard, Morin écrit L’Homme et la mort, après la perte de sa mère, de ses amis résistants, de ses proches déportés. Il y a aussi cette vie de résistant commencée à Toulouse et qu’il poursuit à Lyon après la rencontre du futur écrivain et journaliste Jacques-Francis Rolland.
Une vie où rien n’arrive comme prévu, où tout devient extraordinaire, une vie qui transcende cette âme si éprise de mouvement : fabriquer des faux papiers, transférer des valises, déjouer des filatures, voler quelques vivres dans les épiceries ou encore jouer avec les identités. Il est Nahoum dans son courrier avec son père (son vrai nom) ; Poncet à domicile ; Morin pour les camarades de la Résistance. Il finit par choisir cette dernière, celle pour qui la liberté n’est pas une idée abstraite mais des shots d’exaltation qui coûtent cher : de l’errance existentielle à la perte des êtres aimés. Il faut imaginer Morin, à l’heure où les troupes alliées percent le front normand, participer aux barricades parisiennes et fuir la mitraille, se promener à Montmartre avec un brassard FFI et un fusil de chasse, puis rencontrer par hasard Marcel Aymé pour parler de l’insurrection.
Un scrutateur infatigable
Edgar Morin ne sera jamais un intellectuel installé. À la Libération, il refuse de passer l’agrégation accordée avec beaucoup de bienveillance aux anciens résistants. Trop libre pour être un « fonctionnarisé répétant mes cours jusqu’à la retraite ». Il poursuit ses errances. Journaliste foireux, chômeur, rat de bibliothèque, communiste excommunié, il vagabonde dans un mouvement perpétuel qui finit par produire des œuvres. Comme quand il part en Allemagne, après une rencontre fortuite dans les rues de Paris, pour participer au rapatriement des prisonniers et déportés et à l’administration de la future zone française d’occupation. De là naîtra L’An zéro de l’Allemagne (1946).
Les Lettres françaises l’envoient comme envoyé spécial en Tchécoslovaquie dans les années 1960 ? Il devient le défenseur du Printemps de Prague à Paris. La guerre éclate en Algérie ? Il crée immédiatement un comité pour soutenir l’indépendance du pays. L’enfant sauvage est devenu un homme qui gagne en densité et s’engage à la mesure du monde qu’il ingère avec avidité. La fascination amoureuse pour Marguerite Duras, les déjeuners littéraires avec Queneau, les soirées au Tabou où Boris Vian s’époumone dans sa trompette, la rencontre avec Cornelius Castoriadis ou encore Roland Barthes dans un restaurant parisien. Le cinéma, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, l’écologie… Morin absorbe tout.
Dans ses mémoires, les noms des individus croisés au cours de son existence défilent à une cadence folle. Certains disparaissent aussi vite qu’ils sont apparues. Heidegger rencontré dans son chalet en Allemagne. Une prostituée à Pigalle. D’autres persistent. Comme la comédienne québécoise métisse Johanne Harrelle, qui deviendra aussi sa femme. Edgar Morin n’est pas un maître-penseur, mais un scrutateur aux yeux vifs qui se laisse saisir par autrui et les vicissitudes de sa propre vie. Il faut bien vivre dix vies en une quand on est sommé de répondre à cet enfant timide qui ne cesse de répéter : « Qu’est-ce que l’homme, la vie, l’univers ? »