Dossier / “À quel moment je m'engage ?”

Ils payent de leur personne. Cinq témoins racontent leur engagement

Temps de lecture : 16 min

Ils payent de leur personne. Cinq témoins racontent leur engagement

(de g. à dr. et de haut en bas)Tanaz Rohani, Emmanuel Houze, Charles-Alexandre Creton, Reihane Taravati et Hugo Tiffou,

 ©Livia Saavedra- ©Elsa Seignol - ©Reihane Taravati 

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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à sacrifier son temps, sa carrière, voire sa vie, pour se consacrer à une cause qui souvent le dépasse ? C’est ce mystère que tentent d’éclairer nos cinq témoins. Des parcours commentés par un philosophe lui-même engagé, Norman Ajari.

 

Il y a une part de mystère dans l’engagement. Qu’est-ce qui pousse un individu à sacrifier son temps, son argent, sa vie privée, voire sa vie tout court, pour défendre des intérêts et une cause qui ne le touchent parfois que de très loin ? Qu’est-ce qui réveille l’engagé de son précédent « sommeil dogmatique », pour reprendre les mots de Hume ? Qu’est-ce qui l’empêche de suivre un chemin sûr, balisé, sans accroc et l’oriente vers le danger, la conflictualité, la précarité ou l’exil ? Qu’est-ce qui le motive à agir et rend son implication plus urgente que n’importe quelle autre nécessité vitale ? Nos cinq témoins en attestent, l’engagement est une rupture qui a toujours un coût, un prix : mépris et condescendance de ses pairs pour Hugo, précarité matérielle pour Charles-Alexandre, privation de liberté, torture, puis exil pour Reihane, mise en danger de sa vie pour Emmanuel, vie professionnelle qui entame très largement le temps libre pour Tanaz. Mais aucun ne semble pourtant regretter son choix, bien au contraire. Chacun témoigne du sentiment de satisfaction qu’il éprouve alors que s’alignent mode de vie et convictions politiques et éthiques. Reste qu’à part Reihane, dissidente iranienne forcée de laisser derrière elle sa famille, ses amis, sa maison et tout ce qui lui était familier afin de ne pas finir brisée par le régime des mollahs, aucun de nos témoins n’est directement concerné par la cause qui occupe une bonne partie de son temps. Alors que Reihane défend son droit à exercer ses propres libertés fondamentales dans un contexte où être une femme l’exclut d’office d’un accès à la dignité humaine, les autres renoncent à une posture originellement plus confortable. Pourquoi ? Ils donnent différentes explications au déclic ressenti – car l’engagement semble dans leur cas être la conséquence d’un basculement dont l’urgence va de pair avec l’impossibilité de revenir en arrière : empathie, sentiment de partager une histoire commune traversée des mécanismes d’oppression et d’invisibilisation similaires, assurance de faire partie d’un tout plus grand que soi, lectures qui ouvrent à des expériences du monde autres, tout en pariant sur l’appartenance à une même communauté. Parce que ce sont autant de thèmes qui traversent son œuvre, qu’il s’agisse de l’héritage du colonialisme dans nos psychés ou de la façon d’enclencher une « politique radicale noire », nous avons demandé au philosophe Norman Ajari, spécialiste de Frantz Fanon et auteur de Manifeste afro-colonial (Seuil, 2024) et d’Où commence le racisme ? (avec Marylin Maeso, Philosophie magazine Éditeur, 2023), de commenter ces témoignages. 


Hugo : “Mes années de travail humanitaire m’ont permis d’embrasser le monde, le vivant”

49 ans, professionnel en santé publique et environnement

© Lisa Saavedra pour PM
© Lisa Saavedra pour PM

« L’engagement humanitaire des french doctors porte une image romantique mais éculée. Il est loin le temps des ONG qui déployaient de l’aide avec la prétendue légitimité d’un savoir supérieur. Je me suis engagé à Médecins du monde alors que s’amorçait une réflexion sur ce sujet, avec pour ligne de conduite la désoccidentalisation et le “faire avec, et pas pour”. Je crois ne jamais me sentir autant à ma place que lorsque mon travail met les gens en capacité. Par exemple, partir du savoir profane des gens sur une alimentation saine, du plaisir de manger, plutôt que leur asséner une norme. Ou alors créer du lien entre des instances qui ne parviennent pas toujours à collaborer efficacement – ONG, hôpital public et médecins de ville. L’engagement devient multiforme, mais on a encore tendance à le considérer comme une phase de la vie, liée à des idéaux de jeunesse. Je me souviens d’une amie d’amis qui m’avait lancé, alors que je rentrais de Gaza après sept ans d’expatriation : “Maintenant, tu vas pouvoir entrer dans le vif de la vie adulte – la vie active, quoi !” Comme si ces années avaient eu pour but de me préparer à autre chose et relevaient d’un caprice d’adolescent privilégié, comme d’autres parcourent le monde avant de “se ranger”. Cette vision utilitariste – dédier une année aux autres pour mieux faire fructifier sa carrière ensuite – me semble héritée d’outre-Manche. Or je ne conçois pas l’engagement comme un calcul court-termiste centré sur une satisfaction matérielle personnelle, mais comme une série de choix pour embrasser le monde, le vivant. Des musiques et des lectures ont progressivement motivé ma vocation : Frantz Fanon, Régis Debray et surtout Édouard Glissant, dont la phrase “Agis en ton lieu et pense avec le monde” m’a beaucoup porté et m’accompagne depuis que j’ai 15 ans. Elle m’a permis de concevoir que la santé des humains est inextricablement liée à celle des écosystèmes. Après avoir parcouru de nombreux terrains – de l’Afrique à l’Asie, en passant par le Moyen-Orient –, j’applique désormais la première partie de la citation au pied de la lettre en m’investissant davantage dans mon quartier, que ce soit auprès de parents d’élèves ou d’un écoquartier. »

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