Dossier / “Que puis-je savoir de l’autre ?”
Secrets de famille
Les nombreux papiers d’identité de Tamás Rüll retrouvés en Hongrie par sa fille Élisabeth après sa mort.© Elisabeth Rull
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Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine, en kiosque le 05 décembre 2024.
Épicentre de notre vie intime, la famille est aussi le lieu privilégié des non-dits. Nos quatre témoins racontent ainsi ce qu’ils ont appris sur leurs proches et comment les révélations sur les pans les plus obscurs de leur vie les ont transformés.
Reconstituer un parcours
« Mon père, cet espion » aurait pu être le titre de cette histoire rocambolesque. C’est la photographe et réalisatrice Élisabeth Rull qui me la raconte. Son enquête débute à la mort de son père, Tamás Rüll. « Il n’a jamais parlé de son passé en Hongrie. Ce qu’on savait dans la famille, c’était qu’il avait fui à cause du communisme, qu’il était dangereux pour lui d’y revenir. J’avais entendu que ma grand-mère avait été arrêtée par les Croix fléchées, les milices pronazies, et, pour ne pas se faire déporter, qu’elle s’était suicidée ». Sauf qu’en posant la question à de vieux parents, lors d’un premier voyage en Hongrie à la mémoire du défunt, Élisabeth s’entend dire qu’elle serait morte « naturellement » et se retrouve ainsi avec deux versions d’une même histoire. Elle « garde cette info sous le coude », qui lui met la puce à l’oreille. Le temps passe. Élisabeth doit vider l’appartement familial, alors que sa mère rejoint une maison de retraite, et elle récupère des papiers appartenant à son père, sans trop s’y arrêter.
Un jour, elle décide cependant d’en savoir plus et retourne à Budapest, épaulée par une journaliste et un historien. Parmi les documents qu’elle ramène, ils exhument plusieurs cartes d’identité : « C’était sa photo mais avec des noms différents. » En enquêtant, elle retrouve également une trace de l’arrestation de sa grand-mère. « Elle avait un faux certificat de baptême catholique, étant d’origine juive. » Elle aurait pris des barbituriques dans la pharmacie familiale, au moment de se faire arrêter, en demandant à son fils de garder le secret auprès de son père. « Il avait 16 ans quand elle s’est suicidée. L’environnement familial était donc déjà celui de la dissimulation et du mensonge pour survivre. » Élisabeth accède enfin aux archives de la police secrète communiste, après deux ans d’une longue démarche. « Tout le monde était alors surveillé de près ou de loin, témoigne-t-elle. Mais une femme m’a sorti un énorme dossier de 2 000 pages, en me disant : “Now, this is yours !”, “maintenant, c’est à vous !” » Où l’on apprend que Tamás, étudiant en pharmacie baignant déjà dans la résistance clandestine, se trouve approché par les services secrets du bloc de l’Ouest et qu’il devient espion durant la guerre froide. Il constitue un réseau d’information partant d’Autriche – le réseau Tamás. Élisabeth relativise : « Ce n’était pas un espion à la James Bond ! Être espion n’était pas si extra-ordinaire à cette époque. » Il n’en demeure pas moins qu’« à un moment, il n’a plus été possible pour lui de rester en Hongrie, et il a rejoint la France. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on a pu reconstituer son parcours grâce à l’organe qu’il combattait et à ceux qui le surveillaient, à des agents communistes mais aussi à des personnes arrêtées et interrogées ».