Dossier / “Peut-on réparer ses erreurs ?”
Qu’ont-ils appris de leurs erreurs ? Témoignages commentés par Charles Pépin
«Le lendemain, je me sens fautif et je lui avoue tout». Lucas, 30 ans, enseignant. ©William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 avril 2025.
Décisions regrettables, moments d’égarement… Nos cinq témoins racontent ce que leurs erreurs, professionnelles comme personnelles, leur ont appris sur eux-mêmes. Auteur de Vivre avec son passé, Charles Pépin éclaire le potentiel transformateur de ces parcours semés d’embûches.
Comme rarement lors d’un appel à témoignages, il nous a été difficile de recueillir des récits. Pourtant, il nous est tous arrivé, à des échelles différentes, de faire une gaffe, de laisser échapper un mot sitôt regretté, de tenir une dispute alors que nous savions être en tort. Sans parler de commettre l’erreur « fatale », celle qui déclenche un tsunami que l’on peine à rattraper. Peut-être préférons-nous glisser honteusement ces moments d’égarement sous le tapis, de peur que leur ombre ne vienne ternir le reste de notre existence et nous colle aux basques comme un vieux chewing-gum. C’est largement compréhensible : nous ne vivons pas dans une culture où l’échec, le tâtonnement, l’indécision sont valorisés. On réclame au contraire des individus qu’ils fassent preuve d’une cohérence absolue – avec un objectif professionnel déterminé dès le plus jeune âge, de peur d’être laissé sur le bas-côté du marché de l’emploi – et d’une capacité à rebondir efficacement en cas d’accident. Nous gagnerions pourtant à nous pencher sur les « vertus de l’échec », comme le propose le philosophe Charles Pépin dans son essai paru en 2016 (Allary Éditions). Recourant à de nombreux exemples de scientifiques, d’hommes politiques et de sportifs célèbres, il tient à montrer que nos erreurs ne court-circuitent pas l’apprentissage mais, au contraire, le permettent : elles ne sont pas le signe d’une mauvaise compréhension des consignes ou du monde qui nous entoure, mais du fait que l’on se trouve toujours dans un processus de perfectionnement qui ne rend rien d’absolument définitif. Quand l’échec a une valeur objective, l’erreur se pare de la subjectivité d’une appréciation. L’échec n’est par ailleurs pas unidimensionnel. « Il n’y a pas une vertu de l’échec, mais plusieurs, remarque Charles Pépin. Il y a les échecs qui induisent une insistance de la volonté, et ceux qui en permettent le relâchement ; les échecs qui nous donnent la force de persévérer dans la même voie, et ceux qui nous donnent l’élan pour en changer. Il y a les échecs qui nous rendent plus combatifs, ceux qui nous rendent plus sages, et puis il y a ceux qui nous rendent simplement disponibles pour autre chose. » Nos cinq témoins en sont l’illustration. À différents moments de leur vie, ils estiment avoir trébuché et tentent d’en tirer les leçons, parfois assez durement envers eux-mêmes. Qu’ils aient bifurqué radicalement, qu’ils se soient relevés ou qu’ils soient encore dans la difficile phase de l’introspection, Lucas, Giuseppe, Marion, Théo et Caroline nous apprennent surtout que l’erreur est la plus commune des réussites.
Lucas, 30 ans, enseignant : “Le lendemain, je me sens fautif et je lui avoue tout”
« J’ai rencontré L., ma toute première copine, en 2010, lorsque j’étais en seconde et elle en première. Je sais d’emblée qu’elle explore une relation lesbienne avec S., sa meilleure amie, qui est aussi dans sa classe. Mais elle éprouve également des sentiments pour moi. Nous nous mettons en couple, et, de suite, je choisis de ne pas voir certaines choses. L. reste proche de S., qui lui fait du chantage affectif, et elle culpabilise. Trois ans plus tard, à la fac, je commence à avoir des soupçons. Par exemple : L. cache à S. que nous sommes en vacances ensemble. Ce n’est pas génial, mais je regarde dans le téléphone de L. et je tombe sur un message de S. : “J’ai envie d’être dans tes bras.” Je demande alors à L. de marquer le coup, et elle prend la décision de ne plus voir son amie. Je tente d’ouvrir la discussion sur le fait qu’on passe peut-être à côté de quelque chose, sur le plan sexuel comme sentimental – nous nous sommes mis ensemble si jeunes. Par ailleurs, que fait-elle de sa bisexualité si elle reste avec moi ? Ça me pèse d’autant plus que L. a du mal à communiquer. Finalement, on ne tranche pas vraiment. J’ai l’opportunité de passer deux mois à Paris, et on se met d’accord sur le fait de ne pas trop se voir. Je rencontre une fille avec laquelle je couche – une rencontre éphémère. Sur le moment, je me dis que L. a eu l’occasion de vivre quelque chose de son côté, c’est injuste, je peux bien me permettre ce coup d’un soir. Mais, dès le lendemain, je me sens fautif et je lui avoue tout. L. se renferme, se sent trahie. Mais on ne rompt pas et on reprend le fil de notre relation comme avant, sans réelle discussion. Elle n’en a jamais reparlé, mais je sentais qu’en soirée, par exemple, lorsque je rencontrais de nouvelles personnes, elle se montrait méfiante. Ça restait enfoui. Nous nous sommes finalement séparés, et j’ai eu du mal à m’en remettre car j’ai l’impression d’avoir toujours été celui qui cherche à discuter, à comprendre, quand elle restait avare d’explications. Nous avions beaucoup de complicité, nous étions d’excellents amis, ce qui fait que nous sommes toujours en contact et en très bons termes. Mais je me demande si je n’ai pas commis d’autres erreurs qu’elle ne m’aurait pas reprochées. »