Entretien
Clotilde Leguil : “L'engagement en amour, un pari plus qu'un calcul”
Clotilde Leguil. © Collection particulière/Samuel Kirszenbaum
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 juin 2024.
À l’ère des sites de rencontres qui décuplent le choix des potentiels partenaires amoureux, l’engagement effraie. Là où certains le pensent comme une prison, la philosophe Clotilde Leguil préfère le voir comme un pari.
Comment définiriez-vous l’engagement ?
Clotilde Leguil : Je définirais l’engagement comme un franchissement : une expérience du désir qui conduit à franchir quelque chose en soi-même et vers l’autre. S’engager, c’est consentir à « aller vers » un autre, avec son désir, depuis son corps aussi. La question de l’engagement ne se réduit pas, à mon sens, à celle de l’institutionnalisation d’une rencontre, notamment via le mariage. Un récit comme Passion simple, d’Annie Ernaux, rend bien compte de cette modalité du désir qui nous engage et nous embarque. L’écrivaine cerne les contours d’une rencontre amoureuse inattendue avec un homme étranger qui lui fait vivre une expérience qu’elle n’avait jamais connue auparavant. Une simple passion. Son engagement n’est pas un engagement officiel, aux yeux de tous, mais un engagement de tout son corps et de tout son désir dans le secret de cette nouvelle histoire.
“Avec l’engagement amoureux, je prends le risque de perdre quelque chose pour m’engager dans un nouveau lien qui transformera mon existence”
Donc l’engagement n’est pas vraiment un acte de raison ?
Vous prononcez le terme « acte ». Et je dirais en effet que l’engagement relève toujours de l’acte et de l’événement. Un engagement vous transforme. Il y a un avant et un après. Mais cet acte – dans le champ de l’amour – n’est pas un acte libre et éclairé de la raison. Il est plus un pari qu’un calcul. « Pari » au sens de Pascal. Le philosophe estime que nous sommes embarqués, et que nous ne pouvons pas ne pas parier. Mais, pour Pascal, le pari porte sur l’existence de Dieu, et il s’agit de miser en sacrifiant le divertissement pour parier sur l’existence d’une autre vie possible. Avec l’engagement amoureux, ce n’est pas sur Dieu que l’on parie, mais sur l’autre. Je prends le risque de perdre quelque chose pour m’engager dans un nouveau lien qui transformera mon existence.
Vous consacrez votre dernier essai, L’Ère du toxique, au concept de « toxicité », en tant que nouvelle métaphore du malaise dans notre rapport au désir. Dans quelle mesure l’engagement, le lien à l’autre, peut-il être toxique ?
Je ferais une différence entre l’engagement et l’engrenage. L’engagement est lié au consentement : on consent à s’engager. L’engrenage, à l’inverse, est un type d’expérience qui se produit lorsqu’un être est pris dans une relation qui finit par asphyxier son désir. À rebours de Passion simple, le récit Mémoire de fille d’Annie Ernaux retrace une épreuve de ce type. Elle y relate sa première expérience sexuelle, alors qu’elle était en colonie de vacances. Elle nous fait part de ce que l’on pourrait appeler une expérience toxique au sens d’une forme d’empoisonnement qui l’a comme fragilisée et conduite à ne plus savoir ce qu’elle désirait ni qui elle était. Annie Ernaux écrit dès la première page du récit : « Ni soumission ni consentement, seulement l’effarement du réel qui fait tout juste se dire “Qu’est-ce qui m’arrive ?” » Ici, nous sommes dans une zone en deçà du consentement, que j’ai tenté d’explorer dans mon essai Céder n’est pas consentir. Ce n’est pas qu’elle s’engage, c’est qu’elle est comme prise dans un engrenage. Elle expérimente une prise, un forçage, duquel elle ne parvient pas à se déprendre.