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Gloria Origgi : “Face à l’extrême droite, tout notre environnement nous incite à la passivité”
Gloria Origgi. ©Franck Ferville pour PM
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Dans notre tout nouveau numéro consacré à l’engagement, nous avons demandé à cinq penseurs ce qu’ils et elles feraient si le Rassemblement national arrivait au pouvoir en 2027. Pour la philosophe italienne Gloria Origgi, qui a écrit sur le rapport qu’entretiennent vérité et politique, la philosophie doit retrouver toute sa place pour que les citoyens ne se laissent pas endormir par la communication structurée des représentants de l’extrême droite.
Gloria Origgi : « Je ne suis pas particulièrement engagée politiquement, même si j’écris régulièrement dans des journaux italiens. Mais, pendant la campagne de Giorgia Meloni en 2022, j’ai organisé une réponse sur les réseaux sociaux, en sollicitant de nombreux intellectuels européens et américains, comme Pierre Rosanvallon ou Nassim Nicholas Taleb, pour qu’ils prennent position. Ma “campagne” contre Meloni portait d’abord sur ses “origines immondes”, comme l’écrit Lampedusa dans Le Guépard [1958]. On peut affirmer que Meloni n’est pas Mussolini – ou que le RN n’est pas nazi –, mais il reste qu’elle est issue des pires rangs de l’extrême droite italienne, où la référence intellectuelle était Julius Evola [théoricien du racisme, 1898-1974]. Elle a soutenu le fascisme contre la constitution italienne. C’est un noyau de valeurs fondamentales qui nous rend prêts à nous engager. Or ces valeurs sont pour moi européennes, libérales, antifascistes et antiracistes. Je suis d’ailleurs en train d’acquérir la nationalité française pour pouvoir voter aux prochaines élections, en pensant notamment à mes deux enfants binationaux. J’écris en français, en italien et en anglais. Écrire dans ces trois langues me demande un effort énorme, mais je crois que le rôle de l’intellectuel est de cultiver une Europe intégrée et multiculturelle, de continuer à faire vivre ce rêve né après guerre. Dans ce contexte, le risque principal, dont je parle à mes étudiants, est la passivité, à laquelle nous incite tout notre environnement, des outils d’assistance dans la vie quotidienne à l’intelligence artificielle. La passivité contamine aussi nos institutions jusqu’à l’université qui était pourtant dans les années 1970 un véritable contre-pouvoir. Contre cette tendance, il faut trouver des instruments de veille pour ne pas se laisser endormir et résister à la communication structurée et rassurante des représentants de l’extrême droite, de Steve Bannon aux États-Unis à Alice Weidel en Allemagne en passant par Jordan Bardella qui a fait de Meloni son modèle. Les thèmes sur lesquels je travaille – la confiance dans les institutions ou les rapports entre vérité et politique – sont ainsi devenus très politiques. Mes cours sont suivis par des auditeurs qui veulent comprendre la différence entre la propagande et un discours de persuasion politique légitime, par exemple. Je crois que la philosophie devrait retrouver sa place de premier choix dans un tel moment de bouleversement. Mais il y a eu une “trahison des clercs” qui se sont enfermés dans leur tour d’ivoire. J’adore moi aussi m’amuser à réfléchir sur des questions très pointues dans des colloques, mais il faut renouer avec le rôle de contre-pouvoir que jouent traditionnellement les institutions culturelles et universitaires, afin de regagner une forme d’hégémonie culturelle, comme le dirait Antonio Gramsci. »