Dossier / “Comment savoir quand on a raison ?”
Gloria Origgi-Camille Riquier : à tort et à raison !
Gloria Origgi et Camille Riquier. © Franck Ferville pour PM
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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 mai 2024.
Qui croire en démocratie ? Comment douter raisonnablement sans verser dans le plus complet relativisme à l’ère de la post-vérité ? Peut-on avoir la foi sans être crédule ? Les philosophes Gloria Origgi et Camille Riquier trouvent un terrain commun pour en débattre.
Gloria Origgi : Je viens d’une tradition philosophique qui pose comme principe que les gens sont plutôt rationnels. Dans le quotidien, on abandonne vite des croyances pour en acquérir d’autres et on reste susceptible de changer d’avis. Ce sont des croyances à court terme, comme le fait de croire qu’il y a du beurre dans le frigo. Je vérifie et, s’il n’y en a pas, je corrige ma croyance. Cela ne coûte pas beaucoup. Mais certaines s’ancrent en nous-mêmes jusqu’à devenir une partie de notre identité. Par exemple, je crois que l’huile d’olive est supérieure au beurre pour la cuisine parce que je suis italienne. Il me serait très difficile de renoncer à cette croyance qu’on appelle verticale, parce qu’elle a été absorbée dans notre enfance. Enfin, il y a des croyances plus difficiles à faire évoluer, dont il faut peser les raisons. J’ai ainsi changé d’avis sur le nucléaire. À un moment dans ma vie, en organisant un séminaire de philosophie des sciences, j’ai été convaincue par des spécialistes, avec des arguments rationnels, que le nucléaire était un risque raisonnable. Ce n’est pas une croyance identitaire, mais ce type de conviction définit cependant notre appartenance à un groupe et affecte nos relations sociales. Pour mon fils, qui est très écologiste, ce « ralliement » au nucléaire ne « passe » pas. Il trouve que je suis devenue réactionnaire !
Camille Riquier : Nous considérons beaucoup de nos croyances comme s’il s’agissait de questions où la raison aurait tous ses droits. Au niveau de la recherche, on trouve ainsi parfois ce qu’on n’a pas cherché, une hypothèse est infirmée qui nous oriente vers d’autres horizons. Mais, souvent, quand on croit, notre existence est engagée. Le critère de vérité est alors égocentrique, et il est difficile de reconnaître avoir tort, puisque cette vérité n’est pas qu’objective. Elle comporte une dimension affective et émotionnelle. Pour reprendre l’exemple du nucléaire, le sujet n’est pas uniquement scientifique. Il a directement trait à la façon que nous avons d’admettre que nos conditions de vie puissent changer. Si seule la tête entrait en jeu, nous pourrions aisément peser le pour et le contre, en évaluant les raisons sur une balance. Or la vérité nous implique, nous sommes « dedans ». Pensez à l’arène politique. J’imagine mal un plateau télé où un homme politique se laisse convaincre par son adversaire et lui dise : « Je me suis trompé, excusez-moi. » Pour changer d’avis, il faut y être comme contraint. Il est difficile de reconnaître qu’on a eu tort sans avoir à reconnaître ses torts. À moins que la vérité soit au service de nos intérêts, il y a toujours un prix à payer, qui doit nous porter préjudice d’une manière ou d’une autre.

Gloria Orrigi. Photo : © Franck Ferville pour PM
“La rationalité est une faculté collective, celle d’être capable d’articuler des raisons pour autrui”
G. O. : La rationalité est une faculté collective, celle d’être capable d’articuler des raisons pour autrui. Lorsque je crois quelque chose, et si vous me demandez pourquoi, je suis capable de l’expliquer, de dire, comme aujourd’hui : « Je crois qu’il y a des chouquettes devant moi, parce que je les vois. » Le mécanisme de perception fonctionne. Mais il y a des cas où l’on est sûr d’être juste, sans pour autant être capable d’articuler ces raisons. L’intuition que quelque chose ne va pas bien, politiquement, socialement ou intimement, témoigne souvent d’une insuffisance en termes de ressources herméneutiques au sein de la société, qui nous empêche de mettre les mots sur nos raisons. Prenez le harcèlement sexuel, une expression qui apparaît aux États-Unis vers la fin des années 1980, grâce à l’avocate et philosophe militante Catharine MacKinnon. Quand elle impose l’entrée dans le discours public de ce terme, beaucoup de femmes qui se sentaient gênées par des comportements masculins sans pouvoir le formuler – parce qu’elles n’avaient pas été violées – ont soudain eu la ressource symbolique pour exprimer leur malaise. Les intuitions ne sont donc pas forcément irrationnelles, ce sont simplement des vérités inarticulées ou inarticulables.