Dossier / “Où commence la tyrannie ?”
Giuliano da Empoli : “Le chaos n’est plus l’arme de l’insurgé mais le sceau du pouvoir”
Giuliano Da Empoli. ©Patrice Normand/Leextra via opale.photo
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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.
Après avoir décrypté les ambitions de Poutine dans Le Mage du Kremlin et mis au jour les techniques inédites utilisées par les démagogues populistes dans Les Ingénieurs du chaos, le politologue Giuliano da Empoli nous livre en exclusivité le fruit de sa nouvelle enquête, L’Heure des prédateurs (Gallimard), où il éclaire les ressorts du nouveau désordre mondial consécutif à l’élection de Donald Trump.
Donald Trump a-t-il fait basculer les États-Unis dans un nouveau mode de gouvernement ?
Giuliano da Empoli : Dans Les Ingénieurs du chaos, j’ai diagnostiqué le surgissement d’une série de leaders – Beppe Grillo en Italie, Viktor Orbán en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil – qui partagent une même stratégie : mettre les outils des plateformes numériques au service de la colère contre les élites. Je faisais l’hypothèse qu’une nouvelle équation politique avait surgi qui associait la rage et les algorithmes pour mettre à mal les démocraties libérales. Le chaos était l’instrument des insurgés, de ceux qui se sentent exclus du système et veulent renverser la table. Comme dans le carnaval, la « folie » de leurs leaders, réelle ou simulée, était destinée à désarmer l’expertise et le système. En France, vous aviez connu cela avec la révolte des « gilets jaunes ». Tous ces mouvements mobilisaient la stratégie du chaos pour s’affirmer politiquement.
Trump ne nous fait-il pas sortir de ce modèle ?
Avec Trump, on est passé au stade d’après, celui où le chaos n’est plus l’arme de l’insurgé mais le sceau du pouvoir. C’est le stade du chaos hégémonique ou de l’hégémonie du chaos. Il s’inscrit dans une nouvelle ère de la politique, que j’appelle « l’heure des prédateurs ». Comme Mohammed ben Salmane en Arabie Saoudite, Nayib Bukele au Salvador ou Javier Milei en Argentine, le prédateur est un gouvernant qui cherche à produire la sidération par l’usage démultiplié de la force. La tyrannie est un mode d’exercice du pouvoir très ancien. Quand Mohammed ben Salmane a convié un grand nombre de membres de l’élite du pays dans un hôtel de luxe de Riyad pour les envoyer ensuite, aux yeux de tous, en prison, j’ai tout de suite pensé à une scène fameuse du Prince consacré à la conquête de la Romagne par César Borgia. Machiavel raconte comment Borgia, après avoir chargé Rémy d’Orque, « homme cruel et expéditif », des basses œuvres, lui fait couper la tête sur un billot en public, laissant le peuple « stupide et satisfait »… Quand Trump fait de la mise à mort politique de Volodymyr Zelensky, dans le Bureau ovale de Washington, un « bon moment de télévision », il se met dans les pas du Borgia de Machiavel.
Iriez-vous jusqu’à dire que les États-Unis ont basculé dans la tyrannie ?