Désaccord public
“Fjord” de Cristian Mungiu : magistrale ambiguïté ou manipulation agaçante ?
“Fjord”, de Cristian Mungiu. © Le Pacte
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Le film Fjord, de Cristian Mungiu, Palme d’or au dernier Festival de Cannes, divise la critique, le public... et la rédaction de Philosophie magazine ! Alors, pour ou contre ce film à la portée hautement politique ? Michel Eltchaninoff et Ariane Nicolas croisent leurs arguments philosophiques.
Pour : un film profond sur l’ambiguïté des élans humains
Par Michel Eltchaninoff
Un fjord est un bras de mer tellement long qu’il finit par ressembler à une rivière ou un lac. Mais le calme n’y est qu’apparent. C’est pour donner une forme géographique à la fausse quiétude de la vie contemporaine que le réalisateur Cristian Mungiu a posé sa caméra au sein d’une paisible communauté norvégienne.
Un ingénieur roumain, Mihai Gheorghiu, s’installe dans une petite ville, au bord d’un fjord donc et menacée par les avalanches, avec son épouse norvégienne Lisbet et leurs cinq enfants. Cette famille ordinaire rejoint une communauté évangélique très fervente. Le décalage entre l’éducation ultrareligieuse, l’obéissance absolue à l’autorité parentale d’un côté et le mode de vie libéral de la société norvégienne de l’autre, sautent aux yeux quand l’adolescente à tresses et son frère terrorisé par son père rencontrent une jeune voisine transgressive et torturée.
Rapidement, les parents Gheorghiu sont soupçonnés de violence envers leurs enfants. Pourquoi ces derniers ont-ils des bleus sur le corps ? L’encadrement de l’école prévient l’Aide à l’enfance qui, en quelques heures, envoie les enfants en familles d’accueil. Le couple est abasourdi, furieux, désespéré. Mais il doit accepter un procès civil et sans doute un autre, pénal. Le film raconte le choc entre une famille qui vit selon des valeurs qu’elle juge absolues et une société qui, au nom de la protection de l’enfance, prive des enfants de leurs parents (et inversement).
On peut interpréter ce film de deux manières – et c’est cette ambiguïté qui est passionnante, car elle laisse le spectateur totalement libre d’élaborer sa lecture. On peut tout d’abord comprendre cette histoire comme une opposition tragique, sans issue possible, entre deux camps irréconciliables. D’un côté, une société qui a le devoir – encore plus à une époque où l’on découvre l’ampleur des violences qui leur sont faites dans les familles – de protéger les enfants des violences parentales. Sa logique consiste à agir, même sans preuves, le temps d’enquêter et de juger, donc à placer les enfants.
De l’autre, une famille qui considère qu’elle est libre de se construire et de vivre en suivant son propre credo. Mihai Gheorghiu, qui n’a apparemment rien d’un mari ou d’un père abusif (il adore ses enfants, aime et respecte sa femme), semble être un nouveau converti à l’évangélisme et veut fonder une famille ancrée dans la foi chrétienne. Lisbet, quant à elle, tente d’appliquer son éthique autour d’elle, et même à transiger sur certains de ses principes : elle aide un vieux monsieur désespéré et tisse avec lui un lien rare.