Cinéma

“Fjord” : une Palme d’or dans l’ombre d’un doute

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“Fjord” : une Palme d’or dans l’ombre d’un doute

“Fjord”, de Cristian Mungiu. © Le Pacte

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Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.

Avec son film Fjord, récompensé par la Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, le réalisateur Cristian Mungiu interroge les frictions identitaires qui émergent au sein des sociétés pluralistes.

 

Les Gheorghiu sont une famille sans histoire. Ils sont immigrés en Norvège mais sans être complètement déracinés. La mère est scandinave, le père vient de Roumanie, où le couple et ses enfants ont auparavant vécu dans une tradition rigoureusement évangélique. Dans leur nouvelle communauté, au fond des fjords, ils sont bien intégrés, bien accueillis, notamment par leurs voisins, les Halberg. Mais, un matin, leur fille se présente à l’école, en cours de sport, avec des bleus sur le dos. Un soupçon de maltraitance conduit les enseignants à effectuer un signalement. Par précaution, les services de protection placent les trois enfants dans des familles d’accueil le temps de l’enquête, quitte à bafouer la présomption d’innocence. Les parents Gheorghiu paraissent aimants, tout en reconnaissant avoir pu mettre des fessées. Sont-ils inquiétés du fait de leur culture très conservatrice ? Cristian Mungiu filme au plus près les frictions identitaires qui émergent au sein des sociétés pluralistes. Comme le fait remarquer dans Libéralisme politique (1993) le philosophe John Rawls, l’enjeu est de permettre la vie en commun, sans imposer une conception du bien. Sa théorie de la justice s’efforce, en se plaçant derrière un « voile d’ignorance » masquant les opinions de chacun, « de respecter la neutralité du but au sens où les institutions fondamentales et les politiques publiques ne doivent pas être conçues pour favoriser une doctrine en particulier ». Mais le philosophe s’empresse d’ajouter « que la supériorité de certaines formes du caractère moral et d’encourager certaines vertus morales y est conservée ». Il promeut ainsi des « vertus politiques » comme la tolérance. Mais tolérant avec qui et jusqu’où ? La neutralité axiologique des régimes libéraux peut-elle aller jusqu’au relativisme moral ? C’est à cette tension que s’intéresse le cinéaste, lauréat de la Palme d’or lors du dernier Festival de Cannes. Avec une remarquable direction d’acteurs et un beau soin porté à l’image, il déploie son dilemme moral sans jamais le forcer. Il maintient le doute durant deux heures trente. Le père Halberg dirige l’établissement scolaire qui a émis le signalement auprès des services sociaux ; la mère Halberg est avocate. Leur adolescente s’est liée d’amitié avec les enfants Gheorghiu. Ces parents libéraux prendront-ils la défense de leurs voisins conservateurs ? Au nom de quelles valeurs et de quels principes de justice agiront-ils ?

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