Essai libre
Est-ce que l’amour finit toujours mal ?
© Charlotte Audoynaud
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine, en kiosque le 22 août 2024.
Pourquoi dit-on d’un couple qui dure qu’il « marche » ? Dans cet essai inédit, le philosophe Maxime Rovere explique que l’idéal de stabilité n’est pas forcément le meilleur critère pour juger de la qualité de nos relations.
L’amour parfait est un amour qui dure : cette proposition a l’air de remporter l’adhésion quasi unanime de nos contemporains. Malgré la différence de leurs sensibilités et de leur sexualité, les quatre générations qui cohabitent aujourd’hui dans la société paraissent partager cette conviction. Les vidéos dans lesquelles des centenaires font preuve d’une tendresse touchante ou racontent leurs décennies d’amour pullulent sur les réseaux. Dans les familles et entre amis, on dira d’un mariage qui se solde par un divorce qu’il n’a pas « fonctionné » ; en revanche, d’une relation qui fait ses preuves dans la durée, on pourra affirmer qu’elle « marche ». Ces expressions fonctionnalistes s’emploient rarement au passé : on ne dit pas de deux personnes qui ont été en couple que « ça a bien marché entre eux », puisque ce n’est plus le cas. Le fait que leur amour se soit terminé semble, en quelque sorte, l’invalider.
Ainsi, non seulement nous sommes convaincus qu’une histoire d’amour qui se termine finit toujours mal – car il est très difficile de « bien finir » – mais aussi qu’une relation amoureuse délimitée dans le temps ne vaudra jamais celle qui s’y prolonge, ce qui est une autre affaire. Cela interroge notre rapport au temps et, plus précisément, aux notions de limite et de finitude. Derrière cette conception de l’amour, on décèle une manière de concevoir la valeur de notre expérience amoureuse par opposition aux changements de l’existence, que l’on pourrait exprimer comme ceci : « Le véritable amour implique une forme d’engagement sur la durée, conçu comme un serment d’attachement indéfectible. Cet engagement est nécessaire pour fonder la confiance que les individus s’accordent l’un à l’autre, et faire en sorte que leur relation leur apporte réconfort et sécurité. De cette manière, leur relation constituera un socle ferme afin qu’ils affrontent les tempêtes de l’existence. Si leur lien se rompt, cette rupture constituera une trahison de l’engagement pris, ou du moins l’échec du projet qu’impliquait leur amour. Se séparer signifie donc ne pas tenir la promesse de rester ensemble à jamais, alors que la plus haute forme d’amour, elle, assume cette promesse et sait la maintenir. »
Dans ce discours, une approche historique pourrait mettre en valeur les origines théologiques d’un concept d’amour devenu profane au cours des siècles, alors qu’il est peut-être inadapté à des humains. Une approche sociologique soulignerait quelles formes de société encouragent ce type d’affects, lorsqu’une partie de la population (les femmes) rendue dépendante d’une autre (les hommes, seuls à même de gagner de l’argent) doit éviter à tout prix la séparation pour survivre ; elle montrerait aussi quelles autres formes de société favorisent au contraire la séparation et la flexibilité, lorsque les conditions de travail exigent une si grande disponibilité qu’elles en deviennent incompatibles avec des attaches permanentes et qu’elles suscitent des représentations où les êtres humains ne considèrent plus personne comme irremplaçable – même pas eux-mêmes. Cependant, pour aller au cœur du problème, je voudrais privilégier ici l’approche spécifique à une philosophie des interactions : il ne s’agit pas de savoir si une forme d’amour vaut mieux qu’une autre mais de montrer comment les dynamiques amoureuses façonnent autant les durées que les ruptures.