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Maxime Rovere-Christine Angot : qui a mal en moi ?

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Maxime Rovere-Christine Angot : qui a mal en moi ?

© Klara Kulikova/unsplash

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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.

Le mal dépossède le sujet, explique le philosophe Maxime Rovere dans son nouvel essai. Une expérience également au cœur du dernier récit de Christine Angot, qui voit resurgir, lors d’une nuit parmi la collection d’art de la Bourse du commerce, le souvenir de l’inceste qu’elle a subi. 

 

« J’ai mal ! » C’est un cri, un appel à l’aide, un constat d’impuissance. Courte – mais loin d’être simple –, la formule contient un lot d’interrogations. De quelle douleur parle-t-on ? Que signifie-t-elle ? Et surtout, qui est ce « je » qui souffre et qui dit : « J’ai mal » ? Ce sont ces questions que le philosophe Maxime Rovere prend à bras-le-corps dans son nouvel essai, Le Mal en face, divisé en trois grands thèmes : la souffrance, la dépendance et la mort. Dans le premier chapitre, qui analyse très précisément cette phrase – « j’ai mal » –, il défend l’hypothèse selon laquelle souffrir, c’est être littéralement hors de soi. La souffrance est « une dynamique qui tend à destituer le sujet de sa place d’acteur de sa propre existence », précise-t-il. Quand je dis : « Je souffre », mon « moi » se trouve donc divisé, fragmenté, abîmé. La souffrance m’empêche « d’affirmer par [m]oi-même [m]a propre existence ». Je me perds dans l’expérience vécue du mal : je ne sais plus qui je suis. 

Dans son dernier récit, Christine Angot, elle, témoigne aussi de cette expérience de perte de soi-même : « Pendant deux mois de mes vingt-cinq ans, puisque je n’avais pas le courage de me suicider, j’ai été prête à envisager une vie qui n’était pas la mienne, qui résulterait de mon état d’objet incapable, et en tiendrait compte, lucidement. » Ce passage est d’autant plus douloureux, qu’il surgit à un endroit où on ne l’attend pas. À l’origine, le livre est une réponse à une proposition des éditions Stock de passer une nuit dans le musée de son choix et d’écrire un livre relatant cette expérience pour la collection « Ma nuit au musée ». Angot choisit la Bourse de commerce, qui abrite la collection de François Pinault, et retrace donc essentiellement son rapport à l’art mais surtout à la grande bourgeoisie mondaine qui gravite autour de ce milieu : des dîners chez l’artiste plasticienne Sophie Calle aux tables du Café de Flore ou du Lutetia, où se rejoignent artistes et éditeurs de renom. Mais pour celle qui a vécu l’inceste, l’expérience de la souffrance s’entremêle avec cette vie d’écrivaine désormais reconnue. « Mon titre, La Nuit sur commande, […] établissait un tel lien entre la commande éditoriale de passer une nuit au musée et la commande sexuelle à laquelle je pouvais être confrontée à tout moment de la nuit », détaille-t-elle. La forme même du texte illustre une autre dimension du mal : il apparaît toujours comme impossible, y compris pour celui qui l’a vécu. C’est aussi ce que formule Angot : « Dans tous ces interstices de temps où on est seul, et où l’esprit n’est pas concentré, tout d’un coup, il m’arrivait de m’arrêter dans le fil de mes pensées, et de me dire : – Est-ce que j’ai vraiment vécu ça ?... – C’est pas possible que j’aie vécu ça. C’est pas possible. J’ai pas vécu ça. Comment c’est possible ? Comment ç’a été possible ? Si. Si, j’ai vraiment vécu ça. Eh oui. Oui. C’est ce que j’ai vécu. Je l’ai vraiment vécu. » Cette incrédulité face à un « ça » impensable est constitutive de notre rapport au mal. Comme l’explique Maxime Rovere, le sujet qui souffre « se trouve en lutte à l’encontre de sa propre expérience, il ne peut pas l’accepter comme une aventure de plus dans sa vie, il la juge “intolérable” ». L’individu se trouve donc pris dans une espèce de boucle infernale. Il estime que le mal « insupportable » est incompatible avec toute « forme d’expérience subjective ». « Pourtant, il la vit ; pourtant, elle est insupportable ; il ne peut pas la vivre ; et pourtant, il la vit ; pourtant, elle est insupportable ; et ainsi de suite… » énumère le philosophe. Pour illustrer cette expérience, il sollicite une image ancrée dans l’imaginaire collectif : celle du tunnel obscur et étroit dont on ne voit jamais le bout. « Lorsqu’on y est, on a beau avancer de manière horizontale […], on se perçoit aussi à chaque instant à égale distance des parois. » Ce sont ces représentations, celles d’une « nuit » sans fin, avec « la demande, la commande, l’autorité, la contrainte », que convoque également Angot. 

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