Entretien

Maxime Rovere : “La philosophie est une vocation qui implique une ascèse”

Temps de lecture : 14 min

Maxime Rovere : “La philosophie est une vocation qui implique  une ascèse”

Maxime Rovere. ©Serge Picard pour PM

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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine, en kiosque le 28 mai 2025.

Alors qu’il fait paraître plusieurs livres cette année, dont Parler avec sa mère (Flammarion, 2025), l’écrivain et philosophe Maxime Rovere retrace pour nous son parcours. Il déploie ses affinités avec Spinoza, son intérêt pour la pensée complexe et les stoïciens, et développe la conception qu’il se fait de la philosophie comme une voie d’émancipation. 

 

Je le rencontre un matin à l’entrée d’une gare, entre deux trains. Maxime Rovere a l’esprit nomade. Il pratique la philosophie avec détente et sérieux, trouvant matière dans les rencontres, dans la littérature et dans les arts, recherchant l’incarnation derrière toute abstraction et la manière dont la pensée se constitue dans la trajectoire de nos vies. Spécialiste de Spinoza, à qui il a consacré une thèse, des essais, ainsi qu’une traduction lumineuse de l’Éthique, il tire du « prince des athées » deux enseignements cruciaux. D’abord, il rappelle avec lui que la vérité n’est pas le fruit d’une pratique solitaire mais qu’elle découle d’une « intelligence partagée », qu’elle est collégiale et se constitue dans un travail de coopération entre pairs. Ensuite, il démontre que la liberté humaine ne consiste pas en un illusoire choix entre une « variété de possibles », qu’elle repose plutôt sur une attitude qui nous fait reconnaître et accepter le mouvement chaotique de l’existence. « Nous ne choisissons pas nos vies, nous les naviguons seulement », écrit-il dans Le Livre de l’amour infini (Flammarion, 2024), narrant la vie romanesque d’Apollonios de Tyane, un philosophe grec surnommé « l’amant du vrai », qu’il a tiré de l’oubli. 

Ces deux lignes de force, qui offrent une définition renouvelée de la vérité et de la liberté, structurent une œuvre prolifique, écrite « main dans la main » avec le lecteur. Elle fonde le socle d’une pensée complexe, systémique, qui invite à considérer la « posture » que nous adoptons face aux événements et aux brèches qui émaillent nos existences, rappelant qu’« aucun événement ne tient sa valeur de lui-même » et que « tout ce qui arrive porte une ambivalence fondamentale que seule notre attitude à son égard fait basculer ». Nourri par le souci de la clarté, dont témoigne une langue limpide digne des antiques, Maxime Rovere ne s’interdit pas la complexité. Au contraire ! Qu’il s’agisse de l’amour ou du mal, des rapports sociaux, amicaux ou familiaux, le philosophe nous introduit à une « éthique des interactions », témoignant de sa confiance dans l’intelligence des lecteurs. « La philosophie est l’espace du discours politiquement libre, c’est-à-dire un discours mis en commun, à la recherche de sa propre liberté », affirmait-il en conclusion de sa soutenance de thèse, devant un jury stupéfait par sa lecture hétérodoxe de Spinoza. Suivons ensemble ce chemin de liberté… et ses traverses !


MAXIME ROVERE EN 6 DATES
1977 Naissance à Monaco 
1996-2007 Étudiant, puis enseignant à l’École normale supérieure
2015-2019 Enseignant à l’université pontificale catholique de Rio de Janeiro
2020 Chercheur invité au Netherlands Institute for Advanced Study à Amsterdam
2021 Chercheur invité à l’École française de Rome
2025 Parution de Parler avec sa mère et du Mal en face. Création avec le chorégraphe Ioannis Mandafounis du spectacle A Land Within


En philosophe, vous écrivez des romans mais aussi des essais ou des livres pour enfants… Que signifie pour vous « faire de la philosophie » ?

Maxime Rovere : Je vais essayer de répondre de manière claire, mais ce ne sera pas simple – cela fait d’ailleurs partie de la définition ! La philosophie est un certain rapport à l’expérience, qui s’adosse à un certain usage du langage. En effet, notre quotidien est tissé de confusions et d’incertitudes. Lorsqu’on rigidifie les mots pour en faire des concepts, le langage jette de la lumière sur notre expérience, et celle-ci, en retour, éclaire les maladresses du langage. Ainsi, la philosophie m’apparaît comme une branche de la littérature, car les mots et les choses s’entre-définissent. Elle a ceci de spécifique que son parcours à travers les mots est un chemin de pensée qui transforme le vécu. L’exigence philosophique ne se réduit donc ni à la rigueur logique ni à la conformité au monde observable. Son exigence est existentielle : cette façon de réfléchir doit nous transformer. Jeune agrégé, dans les moments d’attente de mes voyages, je prenais un sujet aléatoire – « le déplacement » ou « la rencontre »… – et je me faisais une colle sur un coin de table. Deux heures plus tard, je m’étais appris des choses ! Cette capacité de la méthode philosophique à nous faire découvrir des pensées que l’on n’envisageait pas me semble magique.

 

“Notre pensée est un véhicule que l’on conduit et qui nous conduit, et cette petite machine peut nous amener sur des territoires qu’on ne connaissait pas”

Est-ce une forme de réminiscence, de savoir retrouvé ?

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