Dossier / “La mort, autant s’y préparer”
Maxime Rovere-Rebeka Warrior : se préparer à mourir, l’exercice de toute une vie
Maxime Rovere - Rebeka Warrior. ©Serge Picard pour Pm - © Sevrette J./Andia.fr
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Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 octobre 2025.
Dans un premier roman déchirant, Toutes les vies, Rebeka Warrior, qui anime les duos electro Sexy Sushi et Kompromat, raconte la mort de sa compagne et comment la lecture des stoïciens ainsi que celle des pensées bouddhiste et zen l’a aidée à supporter cette épreuve. Alors que le philosophe Maxime Rovere signe un essai consacré à Sénèque, Vivre debout et mourir libre, ils dialoguent et mettent au jour les armes philosophiques et artistiques pour affronter l’idée de la mort.
Rebeka Warrior : Je ne sais pas si la perte de ma compagne a été une épreuve, mais c’est indéniablement la chose la plus difficile à laquelle j’ai été confrontée de toute ma vie. L’écriture a donc été pour moi un acte de consolation. Je ne suis pas du tout une philosophe de formation, mais plutôt une philosophe forcée par l’expérience. La maladie et le décès de ma compagne ont été mon point de départ pour rechercher et réfléchir à des sagesses qui puissent m’aider. J’ai appris dans le chaos, donc ma méthode a été complètement anarchique – à vrai dire, je n’ai eu aucune méthodologie. Le zazen, par exemple, m’a été d’une grande aide, puisqu’il invite à laisser l’expérience traverser notre corps pour ensuite essayer de comprendre ce qu’il nous arrive. Je me suis aussi appuyée sur le bouddhisme, Spinoza et le stoïcisme, notamment celui de Sénèque : alors que j’étais dans une situation d’aidante, je me suis servi de ces philosophes comme des aidants.
Maxime Rovere : Il n’y a pas de philosophie autre que contrainte. Si Sénèque peut être un aidant particulièrement efficace, c’est parce qu’il n’y a pas de déploration de la tristesse chez lui. Il vous dit plutôt : « Tu es triste, tu pleures, et tu as raison de le faire. Il y a un moment pour ça. » Or, dans la consolation, il y a l’idée que la tristesse n’est pas une bonne chose, qu’il faut la surmonter. Je sais bien que la tristesse n’a rien de confortable, mais il me semble important de saisir l’émotion dans ce qu’elle a de vrai, d’authentique, d’incontournable. Voilà ce que le destin t’a donné, maintenant tu le prends, tu t’en saisis. Parmi les stoïciens, Sénèque est vraiment le plus doux. Il rejette notamment la notion d’impassibilité ou, du moins, il la redéfinit. Selon lui, être impassible, ce n’est pas du tout être imperméable aux émotions, mais c’est au contraire les recevoir et être capable de maintenir une certaine sérénité, une stabilité. Sénèque invite à accepter de vivre tous les événements et à s’en consoler, mais pas uniquement dans les moments de tristesse. Il faut également se consoler des moments de plaisir. Pourquoi ? Parce que si vous ne le faites pas, vous pouvez être sûr de vivre le prochain événement malheureux avec beaucoup de difficulté. Les événements et nos émotions nous traversent, voire nous submergent en permanence, il y a beaucoup de vagues. On peut apprendre à naviguer, mais cette navigation ne consiste pas à éviter à tout prix les moments de tristesse, à les soigner pour les supprimer. Cela consiste plutôt à prendre acte d’un risque de secousse, dans lequel la philosophie aide à maintenir le cap.
R. W. : Cette image de vagues oscillant entre de grands bonheurs et de grands chagrins me parle beaucoup. Les stoïciens m’ont mis le pied à l’étrier de la philosophie bouddhiste qui intègre la notion de discipline dans l’appréhension des émotions. Pour ma part, l’idée de compresser ses sentiments comme on convertirait un fichier dans le domaine informatique m’a beaucoup aidée : la discipline est censée vous mener à compresser votre âme de telle sorte que les très grandes joies et les très grands chagrins ne vous fassent pas basculer dans de trop grandes douleurs. Dans le flux de ses émotions, on rogne un peu au-dessus et en dessous, et le bateau devient plus stable.
M. R. : La notion de discipline et les exercices qu’elle requiert sont fondamentaux pour les stoïciens. Certes, elle peut faire peur, surtout à ceux qui s’imaginent devoir s’y astreindre eux-mêmes régulièrement. Mais nul besoin de s’inventer des exercices : la vie nous en présente sans cesse. Le stoïcisme ne propose donc pas une pratique spécifique pour se préparer à la mort ou au deuil par exemple, car la pratique philosophique par excellence, c’est la vie elle-même, la matière du quotidien. L’exercice, c’est autant la vaisselle à faire que le voisin qui vous casse les pieds, le collègue qui vous met des bâtons dans les roues, l’argent qui manque à la fin du mois… Tout est exercice, et une fois venu à bout de l’un, le suivant frappe directement à la porte.