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En librairie : “Frontières, une illusion ?”, de Dominique Bourg, Astrid von Busekist et Michel Foucher

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En librairie : “Frontières, une illusion ?”, de Dominique Bourg, Astrid von Busekist et Michel Foucher

© Philosophie magazine Éditeur

Si la mondialisation permet la libre circulation des marchandises, pourquoi cette libre circulation ne s’applique‐t‐elle pas aussi aux individus ? Comment accorder la démocratie avec la préservation raisonnée des frontières ?

Dans cet essai que Philosophie magazine Éditeur a la joie de publier, une spécialiste de théorie politique, un géographe et un philosophe examinent les nombreuses problématiques liées aux frontières – leur nécessité, leurs propres limites et les crises auxquelles elles renvoient… Et les trois s’accordent sur l’importance des États face aux risques du chaos. À retrouver dès aujourd’hui en librairie.


 

Frontières, une illusion ? est la dernière parution de Philosophie magazine Éditeur. Astrid von Busekist y décortique sans les caricaturer trois approches possibles des frontières, et plaide pour une voie pragmatique. Dans le débat qui suit, le géographe Michel Foucher démontre « la nécessité anthropologique de ces délimitations territoriales », quand le philosophe Dominique Bourg souligne les risques immenses de ce qu’il appelle « la crise de tout ce qui n’a pas de frontière », autrement dit la crise de l’environnement.

 

Découvrez ci-dessous un extrait de l’ouvrage.

Introduction

« Au tout début de novembre 1989, je suis entrée en voiture à Berlin‐Est par Checkpoint Charlie pour la première fois de ma vie. J’ai montré mon passeport français, changé la somme réglementaire de deutschemarks en ostmarks et je suis passée. J’espérais voir de mes yeux l’effervescence démocratique qui agitait l’Allemagne de l’Est depuis des mois, mais tout était calme – c’était un dimanche et la ville somnolait. Après quelques heures de promenade, j’ai rebroussé chemin. À la frontière, des hommes en armes m’ont fait descendre et ont fouillé minutieusement ma voiture. Je revois encore le miroir au bout d’un long manche qu’ils ont passé et repassé sous le véhicule : n’y avait‐il pas là un fuyard caché ? Moins d’une semaine plus tard, le 9 novembre 1989, ce poste frontière redoutable s’ouvrait dans la liesse, tandis que les Berlinois attaquaient le Mur à coups de marteau. Je me souviens m’être dit que la frontière que j’avais traversée quelques jours auparavant, la gorge serrée, n’était au fond qu’une illusion.

Cette anecdote vaut surtout comme marqueur générationnel. La chute du mur de Berlin a correspondu à un grand moment d’euphorie : l’Europe se réunifiait, une ère de paix et de confiance allait s’ouvrir. Place à la coopération et aux échanges dans tous les domaines – au diable les rigidités, au diable les frontières ! Illusion, là encore. Trente‐cinq années se sont écoulées depuis. Elles ont été celles de la mondialisation, avec ses succès et ses impasses. Ces années ont vu surgir – et peut‐être causé – de nouvelles formes de conflits mais aussi des guerres archaïques. Des percées technologiques inouïes ont été comme plaquées sur notre planète fourbue. Et l’on sent monter dans nos sociétés déboussolées une fiévreuse demande de sens – et bien souvent de sens interdits !

Pourquoi les frontières ? Parce qu’elles sont une métaphore du risque géopolitique aux multiples facettes qui définit notre temps. Mais aussi, de façon plus subliminale, parce que des frontières immatérielles sont partout interrogées, et qu’elles ont trait à nos représentations de l’humain. Des délimitations profondément intériorisées comme homme/nature, vie privée/vie publique, féminin/ masculin, jeunesse/maturité, humain/machine, physique/dématérialisé, travail/loisir... ne sont plus des évidences : les individus, les institutions, voire des sociétés tout entières, sont déstabilisés par le brouillage de ces repères.

Toutefois, et c’est un choix assumé, nos auteurs se sont concentrés sur les frontières comme délimitation territoriale, c’est‐à‐dire la version la plus communément partagée de ce concept. Nous espérons que leurs réflexions rendront plus clairs les enjeux actuels et futurs pour nos lecteurs. Dans l’essai qui ouvre le livre, Astrid von Busekist, spécialiste de théorie politique et professeure à Sciences‐Po, décortique sans les caricaturer trois approches possibles des frontières, où chacun retrouvera l’écho du débat pour protéger une souveraineté, une culture ou un modèle socio‐économique. La première, que par convenance elle appelle “nationaliste”, “défend l’idée de l’utilité des frontières, et plus précisément de frontières bien gardées” pour protéger une souveraineté, une culture ou un modèle socio‐économique. La deuxième approche est celle des cosmopolitistes, qui placent les droits universels au‐dessus de ces contingences étatiques que sont les frontières – leurs références philosophiques sont notamment Kant, le grand penseur des Lumières, et Jürgen Habermas, notre contemporain. Astrid von Busekist plaide pour une troisième voie, pragmatique, entre les nationalistes et les “sans‐frontiéristes” qui nourrissent des illusions contraires : celle de frontières étanches et contrôlables pour les premiers et celle d’un monde entièrement ouvert pour les seconds. Réconcilier les camps en dissipant ces illusions, telle est l’ambition souhaitable. La crise des migrants et la crise climatique rendent vaine l’option de l’enfermement, mais aussi celle de l’ouverture à tout va, car il faut bien des États solides pour négocier et prendre les décisions indispensables à la survie de huit milliards d’humains. »


Par Sophie Gherardi, directrice de l’ouvrage

Frontières, une illusion ?, de Dominique Bourg, Astrid von Busekist et Michel Foucher, sous la direction de Sophie Gherardi, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur. 80 p., 9,50€, disponible ici.