Les clés d’un classique

Astrid von Busekist : “Voltaire était parfaitement attentif à l’empiétement de la religion sur le destin des individus”

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Astrid von Busekist : “Voltaire était parfaitement attentif à l’empiétement de la religion sur le destin des individus”

Voltaire. ©William L.

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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 septembre 2025.

Comment préserver la paix sociale dans des sociétés multiculturelles ? Cette question, d’une actualité brûlante, Voltaire se la pose déjà quand il signe son Traité sur la tolérance en 1763. Et pour la professeure à Sciences-po Paris Astrid von Busekist, le philosophe y apporte des réponses étonnamment modernes. 

 

S’interrogeant sur « ce que les hommes recherchent, sur ce qu’ils peuvent et devraient être et faire », Isaiah Berlin disait que certains problèmes résistent au temps. La tolérance est de ceux-là. Grand texte fondateur après ceux de Pierre Bayle (1686) et de John Locke (1689), le Traité sur la tolérance de Voltaire (1763) est un écrit de circonstance, l’acte d’un militant qui plaide pour la révision du procès Calas. L’injustice et l’iniquité du procès révoltent l’auteur ; la lâcheté et l’incohérence des juges l’indignent : « La prépondérance d’une seule voix a fait rouer un citoyen » ; « l’abus de la religion la plus sainte a produit un grand crime. Il est donc de l’intérêt du genre humain d’examiner si la religion doit être charitable ou barbare ». Le Traité porte à la fois sur la justice et l’utilité de la tolérance. 

La justice ? Elle fut finalement rendue à Paris, loin de Toulouse : les protestants obtinrent en 1787, par l’édit de tolérance, la liberté de conscience et la libre disposition du droit de propriété, mais ils devront, comme les Juifs, attendre pour avoir un accès libre aux charges civiles et militaires, et la possibilité de célébrer publiquement leur culte. L’utilité ? Le plaidoyer que Voltaire prononce, notamment dans le Dictionnaire philosophique, est éloquent : le commerce est aveugle aux différences religieuses, le marché produit de la tolérance, et, dans les contrées tolérantes, le marché se porte mieux – l’auteur a pu l’observer sur les places boursières étrangères. Or les religions constituent elles-mêmes un marché : le pluralisme religieux ne protège-t-il pas des crispations fanatiques et du despotisme, comme le montre l’Amérique : « Que mon voisin dise qu’il y a vingt dieux ou qu’il n’y a pas de Dieu ne me cause aucun préjudice », dira Thomas Jefferson [troisième président des États-Unis]. Le Traité est enfin une réflexion classique sur la séparation-protection des deux sphères, civile et religieuse. Voltaire ne concevait pas encore une séparation rigide, mais il était parfaitement attentif à l’empiétement de la religion d’État, prosélyte et dominatrice, sur le destin des individus et le bon fonctionnement de l’ordre public. 

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