Les clés d’un classique
Edgar Morin, l’Américain
Edgar Morin. ©André Perlstein/Roger-Viollet - ©unspalsh
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.
Dans l’exceptionnelle vie d’Edgar Morin, exceptionnelle par sa longévité aussi – il est mort il y a peu à l’âge de 104 ans –, nous avons retenu une année charnière : 1969 et son voyage en Californie. Car il puise là l’essence de sa pensée « complexe » en même temps qu’il emprunte un virage existentiel.
« Là, en Californie, mon destin m’a été restitué. Là, en Californie, j’ai reconnu l’unité de ma recherche et j’ai été relancé vers ma quête essentielle », s’exalte Edgar Morin à la fin de son Journal de Californie (1973). Il y relate un moment décisif de sa vie, un tournant qui le mène à formuler ses idées principales, dont sa théorie de la complexité. Il connaît alors son « centre de gravité », se trouve au centre de ses « gravitations intellectuelles ». Nous sommes en 1969. Le sociologue vient de terminer son enquête sur La Rumeur d’Orléans quand il est convié à rejoindre le Salk Institute, en Californie, un centre de recherche dédié aux études biologiques.
Cette institution à but non lucratif – encore active aujourd’hui – a été fondée en 1960 par le biologiste Jonas Salk à qui l’on doit le premier vaccin contre la poliomyélite – un « bienfaiteur », selon les mots d’Edgar Morin. L’institut s’est établi à La Jolla, un quartier balnéaire de San Diego, dans un bâtiment brutaliste, une « Acropole austère », qui offre une vue merveilleuse sur le Pacifique, sur « l’océan et le Cosmos ».
Edgar Morin a été recommandé par le biologiste français Jacques Monod, lauréat du prix Nobel de médecine, qui est alors l’un des chercheurs invités du Salk Institute. Il achève son fameux essai sur Le Hasard et la Nécessité, publié en 1970. Tous deux partagent un intérêt non seulement pour la part de hasard qui préside à toute vie, contre une vision déterministe, mais sont aussi fascinés par l’unité de structure de tous les êtres vivants. Comme l’écrit Edgar Morin dans son Journal, l’homme est à la fois « microcosme par rapport à la vie » et un « macrocosme, c’est-à-dire qu’il a, à une échelle en comparaison géante, la même puissance ouverte et indéterminée que la minuscule cellule originaire ». Avec Jacques Monod, il fondera en 1970 un Centre international d’études bio-anthropologiques et d’anthropologie fondamentale, à l’abbaye de Royaumont, prolongeant son ambition d’avancer sur « deux jambes » : d’un côté, son intérêt pour les sciences cognitives et l’épistémologie, de l’autre, ses enquêtes historico-sociologiques.
Bouillon de culture
Edgar Morin travaille au quatrième étage du Salk Institute, ce « cloître-observatoire ». Il loue la « sérénité inouïe » de ce cadre privilégié ; elle masque l’effervescence de la pensée. Son voisin de bureau est le philosophe des sciences et mathématicien Jacob Bronowski, auteur d’un livre sur le poète William Blake et d’un essai intitulé Science and Human Values (1956), où il s’interroge sur l’éthique scientifique après le largage de la bombe atomique sur Nagasaki. Excellent vulgarisateur au « visage d’acteur », Bronowski s’intéresse autant à la statistique qu’à la paléontologie, aux arts qu’à la biologie. Il est le collègue et l’ami du logicien John von Neumann, fondateur de la théorie des ensembles et penseur de la théorie des jeux. Le Français plonge dans ce vivier intellectuel comme dans les vagues du Pacifique, tête la première. Dans son autobiographie Les souvenirs viennent à ma rencontre (2019), il confie avoir trouvé là la ressource dont il avait « besoin pour concevoir la problématique de la complexité » et « vécu une extase de [s]on histoire personnelle dans une oasis de vie avec des amis très chers, tout en étant enveloppé par cette provisoire floraison d’une civilisation de communauté et communion ».