Les clés d'un classique

Alfredo Pena-Vega : “La pensée d’Edgar Morin colle bien à la réalité des pays latino-américains”

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Alfredo Pena-Vega : “La pensée d’Edgar Morin colle bien à la réalité des pays latino-américains”

Edgar Morin. ©André Perlstein/Roger-Viollet - ©unspalsh

Cet article est issu du numéro 202 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 août 2026.

Coauteur de L’Avenir de la Terre-Patrie (Actes Sud, 2011) et auteur d’un roman, Mes nuits d’exil (Atlande, 2025), Alfredo Pena-Vega a été l’un des plus proches collaborateurs d’Edgar Morin et le coordinateur d’un réseau morinien en Amérique latine. Il explique l’importance de sa pensée dans cette partie du continent.

 

Edgar Morin est peu retourné aux États-Unis après son voyage initiatique en 1969. En revanche, il s’est rendu à de très nombreuses reprises en Amérique latine. Pourquoi ?

Alfredo Pena-Vega : Edgar Morin est allé en Amérique latine dès 1965, d’abord au Chili. Il pensait y reprendre son documentaire Chronique d’un été en posant une question simple aux personnes interrogées : « Comment vivez-vous ? » Il y est retourné les années suivantes à l’invitation de Candido Mendes, un homme d’affaires qui finançait des projets d’éducation au Brésil. À partir de 1966, Edgar a organisé des voyages réguliers regroupant, en petits comités, des intellectuels disséminés dans différents pays. J’ai commencé à travailler avec lui au milieu des années 1990. Mendes nous a proposé d’organiser la première rencontre de la pensée complexe en Amérique latine, c’était en 1998. Nous avons réuni une soixantaine de participants : des Latins, des Latino-Américains mais aussi des Européens et des Canadiens. Cinq cents personnes y ont assisté. C’était un extraordinaire chaos, un désordre organisé !

 

Comment comprendre la notoriété d’Edgar Morin en Amérique latine ?

D’abord, Edgar Morin était chaleureux ! C’était un personnage attirant qui buvait, dansait et offrait un autre visage de l’intellectuel français. Ensuite, son œuvre colle bien à la réalité de ces pays dont l’histoire est complexe, qui ont été blessés. Sa pensée non systématique permet de s’approprier ses concepts et de les hybrider à la réalité sociale, politique, économique d’un territoire. Il a par ailleurs orienté sa pensée vers les préoccupations des pays latino-américains, en proposant de « reproblématiser » la question de la nature – qui est un enjeu central en Amazonie –, de l’humain et de la politique. Il a conceptualisé cette reproblématisation en parlant d’une « pensée du Sud » lors d’une rencontre organisée à Barcelone, qui mêlait les penseurs méditerranéens et latino-américains. En Amérique latine, la pensée se déploie enfin traditionnellement en réseaux, et beaucoup d’écoles et de centres de recherche se sont créés autour de la pensée complexe. J’ai moi-même fédéré un réseau morinien et créé une sorte d’annuaire de la complexité, afin que les chercheurs puissent se lier. Sa pensée a ainsi pris une force considérable dans les pays du Sud – il doit être docteur honoris causa d’une trentaine d’universités !

 

“Pour Edgar Morin, la complexité est un tissage, composé de différents fils en interaction, qui sont liés mais que nous pouvons toujours tirer un à un”

Que signifie « reproblématiser » la nature ?

On peut s’inspirer de la méthode employée par Edgar Morin lors de ses recherches pour La Rumeur d’Orléans [1969] ou La Métamorphose de Plozevet [1967], et de sa pratique in vivo, une façon d’enquêter en immersion dans les milieux qu’il étudie. Cela permet de réfléchir sur notre rapport à la nature en s’y impliquant, en n’étant pas seulement observateur, et d’élaborer finalement une phénoménologie de ce qui n’est habituellement pas visible, voire invisible. En publiant un essai collectif, L’Avenir de la Terre-Patrie, j’ai voulu réhabiliter la notion de patriotisme terrestre, développée par Edgar Morin pour penser notre façon d’habiter le monde et notre responsabilité collective face aux crises planétaires.

 

Comment définiriez-vous la « complexité » ?

Edgar Morin renvoyait ce mot à sa racine latine, complexus, « ce qui est tissé ensemble » : la complexité est un tissage, composé de différents fils en interaction, qui sont liés mais que nous pouvons toujours tirer un à un. Ce n’est pas la complication, qui évoque plutôt une pelote de laine embrouillée. Ces métaphores évitent les définitions abstraites, même si de nombreux concepts apparaissent dans sa pensée comme l’hologramme, l’incertitude, l’ordre et le désordre, l’auto-organisation.

Le road trip conceptuel d'Edgar Morin en Califonie