France / Politique
Crise politique : à qui les Français vont-ils confier leur “froide” colère ?
© Taylor Smith/Unsplash
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Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine, en kiosque le 30 octobre 2025.
Face à la crise politique qui dure depuis près d’un an et demi, une colère froide s’est installée dans la société. Dans les pas de Peter Sloterdijk, la question est de savoir dans quelle « banque de la colère » elle peut être déposée.
C’est un étrange sentiment qui règne dans la société française depuis la séquence ouverte par la démission surprise de Sébastien Lecornu et sa reconduction autour d’un gouvernement à l’assise encore plus étroite et en sursis face à de nouvelles motions de censure. Quand la politique apparaît comme un petit cénacle d’ambitieux, incapables de lui procurer cette distance et cette hauteur qui lui permettraient de se déchiffrer et de se décider, elle ne peut manquer de générer un sentiment de colère dans le corps social. Comment la qualifier ?
Dans la Rhétorique, Aristote définit la colère comme « le désir douloureux de se venger publiquement d’un mépris manifesté publiquement à notre endroit, où à l’égard des nôtres, ce mépris n’étant pas justifié ». Si les Français ont le sentiment que leur destin est négligé et méprisé par les politiques, leur colère se distingue cependant de la forme active et véhémente auquel pensait Aristote. Or ce qui monte aujourd’hui chez les Français ressemble bien plus à une colère silencieuse, collectivement partagée, mais rentrée. Car elle s’associe au sentiment tout aussi prégnant d’une impuissance collective, comme si les citoyens étaient les jouets de querelles sur lesquelles ils n’ont pas de prise, alors qu’elles les empêchent de vivre. Loin d’être éloquente et agissante, c’est donc une colère froide, mélange d’exaspération et de lassitude, de nervosité et de fatigue, de consternation et de détachement. Plus retenue que la haine, elle allie l’indifférence au sens du ridicule… « Quelle bande de clowns ! » entend-on de plus en plus. Reste à savoir si cette colère froide et retenue peut subsister longtemps sans se réchauffer et passer à l’action.