Grand entretien
“La conscience est une sentinelle” : entretien avec le neuroscientifique Antonio Damasio
Antonio Damasio. © Patrick Strattner/Laif/Réa pour Philosophie Magazine
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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 mars 2026.
Antonio Damasio est une référence mondiale des neurosciences. S’appuyant sur la conception de l’unité du corps et de l’esprit chez Spinoza, il a remis en lumière le rôle des émotions comme outils de compréhension du monde et de nous-mêmes. Aujourd’hui, il renouvelle tout ce que nous croyions savoir sur l’un des sujets favoris de la philosophie : la conscience.
C’est le matin en Californie, et Antonio Damasio, 81 ans, référence dans le monde des neurosciences, paraît en pleine forme lorsqu’il se connecte à la visioconférence que nous avons planifiée pour évoquer son livre tout juste traduit en français, L’Intelligence naturelle et l’Éveil de la conscience (Odile Jacob). Malgré sa renommée, il n’a aucune arrogance et se montre immédiatement amical. Les universités américaines ne mettent pas d’office leurs meilleurs professeurs à la retraite à 67 ans, comme en France. S’ils sont bons, ils poursuivent tant qu’ils veulent.
Depuis ses premiers travaux marquants dans les années 1980, Damasio suit avec obstination, sous ses airs affables, un chemin de traverse. À cette époque, le monde des neurosciences et de la philosophie de l’esprit vivait le boom du « computationnalisme », une approche qui consiste à étudier l’esprit humain comme s’il s’agissait d’un superordinateur, d’une machine à traiter de l’information, et à essayer d’en identifier les algorithmes. Le computationnalisme a ouvert la voie aux progrès de l’intelligence artificielle.
L’étude des émotions : le pari de Spinoza
Mais Damasio s’est penché sur un sujet jugé vague, voire superficiel : les émotions. Il est à l’origine, avec sa femme Hanna, d’une nette amélioration de notre connaissance du rôle des émotions. Tous deux ont montré qu’elles jouent un rôle fondamental dans la manière dont nous appréhendons le monde et dont nous prenons nos décisions – les troubles de l’émotion se révélant catastrophiques dans le cas des patients souffrant de certaines lésions cérébrales. Cette piste s’est révélée féconde et a permis à Damasio d’écrire deux best-sellers aux titres programmatiques : L’Erreur de Descartes (1994), puis Spinoza avait raison (2003). Dans ses Méditations métaphysiques, Descartes commence par faire l’hypothèse que, peut-être, nous n’avons pas de corps, que nous ne sommes que notre pensée en train de se faire. Mais Spinoza, dans l’Éthique, affirme que tout ce qui vient affecter notre corps touche aussi notre âme, et vice-versa. Les affects primaires que sont le désir, la joie et la tristesse sont, selon Spinoza, nos meilleures boussoles pour nous orienter dans l’existence. Dans ses écrits, Damasio s’appuie sur de nombreux exemples cliniques, qui confirment la pertinence de la description de l’être humain avancée par Spinoza.
Depuis une quinzaine d’années, il a réorienté ses recherches pour s’intéresser à un objet plus large et plus complexe que les émotions, la conscience. Là encore, il défend une position d’inspiration spinoziste plutôt que cartésienne. Mais laissons-le l’expliquer.
ANTONIO DAMASIO EN 6 DATES
1944 Naissance à Lisbonne
1971 Fondation avec sa femme Hanna du Centre des études du langage Egas-Moniz
1975 Le couple quitte le Portugal pour mener des recherches en neurosciences à Harvard
1994 Parution de L’Erreur de Descartes, un ouvrage de vulgarisation sur la science des émotions qui connaît une diffusion internationale
2017-2024 Membre du Conseil d’État de la République portugaise
À partir de 2005 Dirige l’Institut pour l’étude neurologique de l’émotion et de la créativité de l’université de Californie méridionale
Longtemps, la conscience a été le sujet favori des romanciers et des philosophes. Depuis une trentaine d’années, elle est devenue un authentique objet d’étude scientifique. Qu’est-ce qui a permis cette avancée ?
Antonio Damasio : D’une part, les progrès de l’imagerie cérébrale ont joué un rôle important, puisque nous nous sommes mis à observer de l’extérieur les processus qui sont à l’œuvre à l’intérieur du cerveau. D’autre part, l’intervention d’un philosophe a été un déclencheur : David Chalmers, dans un congrès de 1994 sur la science de la conscience, a formulé le « problème difficile de la conscience ». Selon Chalmers, il existe toute une série de « problèmes faciles » en neurosciences. Si vous isolez une fonction cognitive – par exemple, celle de voir, de lire ou de mémoriser –, vous pouvez analyser cette fonction et même la reproduire par des algorithmes. Vous pouvez aussi comprendre comment le cerveau intègre des stimuli ou déclenche des actions. Mais qu’est-ce qui fait que chacun de nous sait à tout moment où il se trouve dans le monde ou a l’expérience d’être éveillé, de vivre à la première personne du singulier ? Ce serait là un problème quasiment insoluble, à en croire Chalmers. Son intervention a eu un effet paradoxal : les gens, surtout les scientifiques, détestent s’entendre dire qu’ils n’arriveront jamais à faire quelque chose, aussi dans les années qui ont suivi, les tentatives pour résoudre le difficile problème de la conscience se sont multipliées.