Cent ans du “Manifeste du surréalisme”
Benjamin Pitchal : “Le surréalisme lie l’infini à la vie quotidienne”
De g. à dr. : Louis Jacques Rigaut, Tristan Tzara, André Breton. Photo non datée. © Aurimages
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L’année 2024 marque les cent ans de la publication du Manifeste du surréalisme, œuvre d’André Breton parue à l’automne 1924. Nous avons demandé à Benjamin Pitchal, auteur de La Classe verte (Gallimard) en 2018, mais aussi libraire spécialisé dans les ouvrages surréalistes, de revenir sur l’héritage de ce mouvement.
Quel bilan peut-on tirer du surréalisme, un siècle après la première publication du Manifeste ?
Benjamin Pitchal : On peut considérer que la réussite de toute entreprise intellectuelle se mesure au fait qu’elle passe dans le langage commun et, à ce titre-là, le surréalisme a réussi, dans la mesure où l’adjectif « surréaliste » est largement passé dans le langage courant et est régulièrement utilisé dans les médias… C’est une forme de consécration, même si ce n’est pas exactement le sens que Breton, ou Apollinaire avant lui, avait voulu lui donner ! Du point de vue de l’histoire de la littérature ensuite, on peut reconnaître aux surréalistes le mérite d’avoir donné à des auteurs comme Rimbaud ou Lautréamont la place qu’ils occupent à nos yeux. Il y a des acquis très importants, et la marque qui a été imprimée par le mouvement est incontestable.
“Si la réussite de toute entreprise intellectuelle se mesure au fait qu’elle passe dans le langage commun, alors le surréalisme a indéniablement réussi”
Mais diriez-vous pour autant que le surréalisme est à la fête ? Ne vivons-nous pas actuellement une époque trop prosaïque pour être sensibles à la poésie surréaliste ?
La France de 1924 devait être assez prosaïque, elle aussi ! La victoire d’une idée, c’est aussi sa dissolution, puisqu’elle s’est répandue partout. C’est peut-être le malheur du surréalisme d’avoir triomphé. C’est également vrai de ses marges, de ceux qui n’appartenaient pas au groupe à proprement parler : par exemple, Henri Cartier-Bresson faisait dans les années 1930 une photographie dont la théorisation est directement issue du surréalisme. Il en va de même de L’Atalante de Jean Vigo, voire d’Histoire de l’œil de Georges Bataille. Ceux qui ont suivi, comme Samuel Beckett par exemple, ont essayé de dépasser le surréalisme, ce qui montre à quel point il a compté. Dans la littérature française, les expérimentations qui lui ont succédé, comme le Nouveau Roman, sont loin d’avoir laissé la même empreinte. Il faut ajouter que la peinture surréaliste occupe encore aujourd’hui une place majeure : René Magritte ou Dalí restent très à la page, même si à titre personnel je préfère Max Ernst, Yves Tanguy ou André Masson. Ces derniers ont d’ailleurs exercé une influence sur la peinture américaine lors de leur passage à New York pendant la guerre, comme sur Jackson Pollock, par exemple. Même chez des gens qui prennent ensuite des directions très différentes. Et puis on redécouvre actuellement les femmes peintres du mouvement comme Toyen, Leonor Fini ou Jane Graverol.