Chine
Anne Cheng : “Toute pensée un tant soit peu libre, en Chine, risque de s’assécher”
Anne Cheng. © Collection particulière
Cet article est réservé aux abonnés.
En publiant, avec Chloé Froissart, des textes d’intellectuels vivant en Chine à l’ère Xi Jinping, Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui (Folio Essai inédit, 2025), la sinologue Anne Cheng montre qu’une pensée libre tente encore d’exister dans un régime qui devient totalitaire. Mais pour combien de temps ?
Vous publiez, avec votre collègue Chloé Froissart, des textes d’intellectuels chinois “en résistance” et vivant en Chine. Cela signifie-t-il qu’une pensée libre peut exister sous Xi Jinping ?
Anne Cheng : La plupart de ces textes ne peuvent être lus en Chine et nombre de leurs auteurs sont en prison, interdits d’enseignement ou de publication. Mais ils ont circulé, notamment sur les réseaux, à un moment ou à un autre depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Depuis 2012, le pouvoir central s’est nettement raidi par rapport aux trois décennies précédentes. Une répression encore plus féroce s’est abattue sur les Tibétains, les Ouïghours, qui voient leur culture annihilée. Xi Jinping est un stalinien pur jus. Mais, à la différence de Staline, il dispose d’un arsenal technologique qui lui assure un contrôle quasi-total sur la population. Les caméras sont partout, à tous les coins de rue, et même dans les salles de cours des universités. Il est absolument impossible d’y échapper. La reconnaissance faciale fonctionne à plein. On assiste chaque jour à des avancées dans ce domaine, ce qui permet au pouvoir central de littéralement contrôler les moindres faits et gestes de chaque citoyen. Il est en effet impossible de se nourrir, de se déplacer, de vivre sans ce smartphone qui est constamment avec vous et qui capte tout ce que vous faites. C’est comme si Google livrait toutes ses données à un État.
“Xi Jinping est un stalinien pur jus. Mais en plus, il dispose d’un arsenal technologique qui lui assure un contrôle quasi-total sur la population”
Peut-on parler de totalitarisme ?
Oui, car un contrôle total s’exerce sur les citoyens. Mais le paradoxe est que les Chinois ordinaires ont le sentiment d’être libres de leurs mouvements, de consommer, de vivre dans une bulle de sécurité au milieu d’un monde chaotique. De fait, quand vous les interrogez, ils répondent en général qu’ils se sentent vivre dans un régime démocratique. La télévision chinoise, la CCTV [acronyme qui désigne la Télévision Centrale Chinoise mais aussi – par une coïncidence ironique – les circuits de vidéosurveillance], montre quotidiennement les catastrophes, les guerres, les conflits sociaux qui se déroulent ailleurs dans le monde. Le taux de criminalité a été pratiquement réduit à zéro. Cela conforte les citoyens dans le sentiment selon lequel, finalement, ils ne sont pas si mal chez eux. L’État s’appuie sur cette impression pour légitimer son pouvoir. C’est d’autant plus remarquable que les périodes passées ont été souvent extrêmement chaotiques, comme durant la Révolution culturelle sous Mao, qui a causé énormément de dégâts matériels et humains. Le maoïsme a été en général marqué par des violences extrêmes. Plus récemment, la répression de la place Tian’anmen en 1989 a représenté un traumatisme majeur. François Mitterrand a dit, à l’époque, qu’un pouvoir qui tire sur sa jeunesse n’a pas d’avenir. Le diagnostic est assez juste. Le vrai visage du pouvoir communiste s’est alors révélé pleinement. Et pourtant, depuis, les autorités ont réussi à faire oublier cet épisode terrible. Elles ont lancé de grandes réformes économiques qui consistaient à acheter la paix sociale par la promesse de prospérité et ont proposé un pacte aux citoyens : « Enrichissez-vous, mais ne vous occupez pas de politique. » Résultats : les générations actuelles, nées après 1989, ne savent même pas, bien souvent, qu’il s’est passé quelque chose à ce moment-là. La volonté d’amnésie a parfaitement réussi. Le pouvoir n’est donc pas tant perçu comme despotique que comme paternaliste, tel qu’il l’a été dans la tradition impériale chinoise.