Entretien
250 ans de l’indépendance américaine : “Les États-Unis sont en train de devenir une ploutocratie sans limites”
Le président américain Donald Trump, à West Palm Beach, en Floride (États-Unis), le 6 novembre 2024. © Evan Vucci/AP Photo/Sipa
À l’heure du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, célébré ce samedi 4 juillet, l’essayiste et journaliste Thomas Frank, auteur du Populisme, voilà l’ennemi ! (Agone, 2021), nous aide à comprendre comment le peuple américain vit cette fête nationale. Face à Trump, est-il plus divisé que jamais ?
Comment évolue la perception du 4-Juillet aux États-Unis ?
Thomas Frank : Dans le cadre de ces festivités, nous avons de grandes foires annuelles. On y célèbre les traditions et les innovations des États américains. Je suis du Kansas et j’ai toujours aimé me balader dans ces lieux. Il y a des manèges, des animaux, des jeux, des bons produits. Je me souviens avec émerveillement de la foire du bicentenaire en 1976… Mais cette année, au Great American State Fair sur le National Mall à Washington, il n’y avait rien de tout cela. Les installations étaient bâclées : les façades des faux bâtiments de style néoclassique étaient faites avec du papier imprimé. Les exposants se demandaient ce qu’ils faisaient là. Surtout, il y avait très peu de monde. C’était déprimant.
Nous sommes très loin de toutes ces annonces qui promettaient une grande exposition universelle des prouesses de l’Amérique. J’ai eu le sentiment d’un déclin national où les conservateurs tentaient de s’approprier le 4-Juillet à peu de frais, en essayant de mettre en avant les organisations chrétiennes ou le complexe militaro-industriel. Malgré tout, le peuple américain reste attaché à cette fête et il est peu probable que les républicains la récupèrent complètement.
“Trump aime la grandeur de l’Amérique mais il ne sait pas ce qu’elle signifie”
Dans ses discours, Donald Trump a beaucoup joué sur la nostalgie de la grandeur de l’Amérique. Pourquoi n’a-t-il pas veillé à organiser un événement réellement grandiose ?
Donald Trump a même fait du retour de la grandeur de l’Amérique – Make America Great Again – son slogan politique. Il a piqué cette idée à Ronald Reagan. C’est un des marqueurs de la droite américaine. La gauche n’a jamais été capable de mobiliser la puissance de la nostalgie. Pourtant, elle pourrait puiser dans des imaginaires passés heureux, celui du New Deal de Franklin Roosevelt et le début des années 1960.
Cependant, de façon assez paradoxale, Donald Trump se fiche de ces festivités du 4-Juillet, à l’exception du feu d’artifice. Il a consacré des sommes considérables pour le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. Trump aime la grandeur de l’Amérique mais il ne sait pas ce qu’elle signifie. Souvenez-vous : il avait été ébloui par le défilé du 14-Juillet à Paris, en 2017, si bien qu’il avait organisé une parade militaire le jour de son anniversaire en 2025, et cela avait été un désastre. Il ne sait pas organiser ce genre d’événements.
“Trump est le contraire d’un populiste : il ne veut pas conquérir les masses, il veut empêcher l’autre camp de voter”
Ce 4-Juillet coïncide-t-il avec la prise de conscience que la démocratie reste fragile ?
Trump a fait des choses illégales et a colporté de dangereuses rumeurs, notamment sur la fraude électorale. Il a aussi utilisé son pouvoir de façon très créative… Il trouve constamment des moyens de contourner les règles de la démocratie à son avantage et c’est assez alarmant, en effet. En prévision des élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre, Trump a été à l’origine d’une proposition de loi qui imposerait de présenter une pièce d’identité avec photo au moment de voter. Or, des millions de citoyens, en particulier les jeunes, les Afro-américains, les Latinos ou les femmes mariées ayant changé de nom, ne possèdent pas de permis de conduire valide, la pièce d’identité la plus courante [aux États-Unis, il n’y a pas de carte nationale d’identité et certains États, comme la Californie, n’exigent pas de document officiel pour voter].
Autre exemple : notre président a entrepris une vague de redécoupages électoraux dans tout le pays en faveur des républicains. Et les démocrates répondent. La Californie et la Virginie ont aussi tenté de redessiner leurs circonscriptions à leur avantage. Les commentateurs décrivent souvent Trump comme un populiste, mais il est le contraire d’un populiste : il ne veut pas conquérir les masses, il veut empêcher l’autre camp de voter.
Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?
L’un des développements les plus délétères a été cette emprise grandissante du pouvoir de l’argent. Prenons en exemple l’encadrement des dépenses de campagnes électorales. Sous Nixon, les lois encadraient strictement ces dépenses et jusque dans les années 1960, ces montants étaient assez faibles. La Cour suprême avait déjà levé, en 2010, les limites des contributions des entreprises. Idem pour les dons des particuliers en 2014, ce qui revenait déjà à légaliser la corruption, en quelque sorte. Mais, le 30 juin dernier, la Cour suprême a supprimé le plafonnement des dépenses de campagne, à quelques mois des scrutins de mi-mandat.
Je me souviens de l’élection d’Obama en 2008. Mes amis de gauche et moi-même étions furieux parce que le candidat démocrate avait été soutenu par de grandes banques, et cela devait représenter à peu près deux millions de dollars. Rien qu’à la dernière élection, Elon Musk a donné à lui seul 290 millions de dollars à Trump. Et désormais, il n’y a plus aucun seuil maximum. Nous sommes en train de devenir une ploutocratie sans limites, où un Elon Musk peut se voir chargé de l’efficacité gouvernementale pour supprimer toutes les dépenses publiques qui lui déplaisent. C’est stupéfiant !
“L‘empire commercial de Trump tire profit de sa présidence. Il nous faudra sûrement des années pour comprendre comment il a fait pour s'enrichir”
Cela signifie-t-il que l’administration n’est devenue qu’un levier pour permettre à son élite de gagner de l’argent ?
Il y a une vingtaine d’années, Trump avait dit qu’il serait le premier candidat à la présidentielle à générer du profit. Il a tenu parole. Quand on contourne les règles ou qu’on les ignore, on peut gagner beaucoup d’argent comme président. Il a amassé une fortune extraordinaire durant son second mandat. Nous parlons beaucoup, en ce moment, des crypto-monnaies qui lui ont permis d’engranger 1,4 milliard de dollars rien qu’en 2025, mais tout son empire commercial tire profit de sa présidence. Il nous faudra probablement des années pour comprendre comment il a fait.
Nixon, lors de son mandat, avait été contraint de déballer toute sa comptabilité face à une opinion publique outrée par les révélations sur son enrichissement personnel à la Maison-Blanche. Nous étions très loin de ce que Trump est en train de réaliser. Nous sommes passés au temps des oligarques. Aux États-Unis, faire des opérations boursières profitables parce que vous détenez des informations confidentielles est un délit pour les patrons des entreprises comme pour les traders de Wall Street. Mais les membres du Congrès, autorisés à négocier des actions, sont pour l’instant protégés contre ce que l’on appelle le délit d’initié. Depuis presque deux ans, chaque annonce majeure de Trump est précédée de mouvements boursiers suspects initiés par ses partisans.
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Avez-vous quelques motifs d’espoir pour votre pays ?
Les Américains ont un instinct profondément égalitaire. Personne ne me croit quand je dis cela à l’étranger mais c’est la vérité : nous détestons le snobisme. La détestation républicaine de l’élite démocrate diplômée des universités les plus prestigieuses ou le « wokisme » d’une partie de la gauche sont différentes versions de cet instinct égalitaire. Sur le plan économique, les inégalités sont faramineuses, mais tout le monde passe son temps à dénoncer les élites, partout. C’est pour cela que je pense que tout système politique favorisant une forte hiérarchie sociale finira inévitablement par être rejeté par le peuple américain.