Nostalgie
1966, année philosophique
(de g. à dr.) Emile Benveniste, Michel Foucault, Jacques Lacan, Roland Barthes, Jacques Derrida. © creative commons
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Alors qu’Antoine Compagnon vient de publier 1966, année mirifique (Gallimard), voici que paraît également le Séminaire livre XIII. L’objet de la psychanalyse de Jacques Lacan (Seuil, 2026), tenu cette année-là, où triomphe le structuralisme. Et si l'année 1966 constituait l’apogée de la vie intellectuelle française de l’après-guerre ?
Incontestablement, 1968 fut une année majeure en Europe, restée gravée dans les mémoires pour le Printemps de Prague et les contestations de rues du mois de mai en France. 1969, de son côté, a été marquée par la conquête de la Lune, par Woodstock, et – plus légèrement – par la chanson de Serge Gainsbourg, 69, année érotique. Mais qui se souvient encore de la discrète année 1966 ? Que s’y est-il donc passé de si remarquable ?
Une « seconde révolution française » ?
Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, présenté comme le « roman d’une année », Antoine Compagnon reconnaît d’emblée que 1966 semble une « année oubliable, négligeable », aussi anodine au premier abord que l’« An 1817 » que Victor Hugo chronique dans Les Misérables. Pourtant, à y regarder de plus près, il refuse de voir en 1966 une parenthèse plate et ordinaire de l’histoire de France :
« Bien que les historiens de la France s’y arrêtent rarement entre 1958, 1962 et 1968, l’année 1966 est à mes yeux [une année à nulle autre pareille]. C’est même une année qui m’a paru de plus en plus riche, profonde, stupéfiante, à mesure que je m’y enfonçais, le type même de l’annus mirabilis, c’est-à-dire magique, prodigieuse, époustouflante, bref une année mirifique. »
Antoine Compagnon, 1966, année mirifique (Gallimard, 2026), p. 14.
Pourquoi un tel enthousiasme, qui va jusqu’à faire affirmer au nostalgique Compagnon que 1966 fut une « année magique », une « année majeure dans l’histoire contemporaine de la France », emblématique de ce qu’il tient pour une « seconde révolution française » ? Si la prospérité des Trente Glorieuses et la transformation rapide des mœurs y contribuent sans doute, c’est surtout dans le foisonnement des idées et des arts que réside le prodige de 1966 : une année que la France a crue ordinaire, mais où, dans les amphithéâtres des universités, dans les librairies, dans les cinémas et les théâtres, se jouait déjà une explosion culturelle et intellectuelle.