Portrait philosophique
William James et la croyance
William James. © Library of Congress. Graphisme : © Studio L’Éclaireur
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Cet article est issu du Hors-série n°62 de Philosophie magazine, en kiosque le 01 août 2024.
Il considère que les sciences empiriques ne fournissent aucune orientation à l’existence. Alors le psychologue et philosophe William James oppose au matérialisme dogmatique une religiosité intuitive, un « théisme » naïf, « centre de gravité de toutes les tentatives entreprises pour résoudre l’origine de la vie ». La conviction d’un Grand Tout, d’une transcendance qui jaillit à même l’expérience la plus concrète.
Alors que l’Europe se débat dans les ornières d’un univers de plus en plus déspiritualisé, tissé de positivisme, de matérialisme et de nihilisme, le fondateur du pragmatisme William James fait entendre dans une Amérique pénétrée de religiosité une voix sensible à la croyance et à l’expérience de la foi. Il oppose au tempérament « fort » des matérialistes dogmatiques un tempérament « médian » qui ménage une place à la douceur de l’idéalisme et tend l’oreille à l’invisible. Un empirisme authentique, à ses yeux, ne peut rien laisser de côté dans l’expérience humaine : il doit s’intéresser à tout ce qui compte, tout ce qui importe, tout ce qui fait sens dans la pratique. Or la croyance joue un rôle décisif dans le cours de l’existence. Elle en est le soubassement, beaucoup plus que la connaissance. Vous n’avez pas besoin de savoir scientifiquement que le pont sur lequel vous vous engagez ne va pas s’écrouler. Il suffit, dans la vie quotidienne, de le croire ! « La vérité vit à crédit, la plupart du temps. Nos pensées et nos croyances “passent” comme monnaie ayant cours. » Est vrai ce qui « marche », ce qui est « vérifié » dans la vie concrète. L’horloge fonctionne bien comme une horloge au sein du tissu de notre expérience. La confiance entre les individus relève de la même logique de croyance. « Un organisme social quelconque n’est ce qu’il est que parce que chaque membre fait son devoir avec la croyance que les autres membres feront simultanément le leur. » Ce qui importe, c’est le genre d’effet que la croyance entraîne dans l’orientation de la vie. C’est ici qu’entre en scène l’expérience proprement religieuse : dans les effets qu’elle produit dans la pratique. James ne s’intéresse pas du tout aux grands débats théologiques abstraits sur l’existence de Dieu. Il explore la manière dont la religiosité, le sentiment d’une transcendance jaillit à même l’expérience la plus concrète. Comme il le souligne, « les objets ne peuvent demeurer concrets et particuliers, ils se groupent d’eux-mêmes en essences générales et ils s’additionnent en un tout que l’on nomme l’univers » (La Volonté de croire, 1897). Nous sommes naturellement portés à croire à l’existence d’une puissance supérieure qui sous-tend cette totalité. C’est d’autant plus vrai, pour James, que notre petit moi est débordé par un « subconscient » plus large auquel il s’adosse. « Le sentiment d’une communion avec une puissance supérieure n’est pas une simple apparence, mais la vérité même. » Nous existons dans un courant de vie qui dépasse notre conscience étroite. Et nous sommes irrésistiblement tentés de donner à cet élan le visage d’un Dieu universel. « Si Dieu n’était que le contenu subjectif de l’expérience religieuse, l’affirmation de son existence ne serait pas une hypothèse assez féconde : il faut qu’il soit le Dieu de l’univers pour légitimer la paix intérieure » (Les Formes multiples de l’expérience religieuse, 1902). Le croyant a le sentiment que son « moi supérieur fait partie de quelque chose de PLUS GRAND que lui […] qui agit dans l’univers en dehors de lui. » Farfelu ? Peut-être. Une chose paraît cependant certaine pour James, ce sont les « conséquences pratiques » de cette croyance, quel que soit le visage qu’elle prend : « Par la communion avec l’invisible, le moi fini se transforme ; nous devenons des hommes nouveaux et notre régénération, modifiant notre conduite, a sa répercussion dans le monde matériel. […] Par la communion avec l’idéal, une nouvelle énergie pénètre dans le monde, et donne naissance à des phénomènes nouveaux. » Nous nous sentons animés par une force supérieure qui sous-tend notre être et l’élève au-delà des bornes étriquée du monde matériel. « Pour autant que nos tendances vers l’idéal ont leur origine dans cette région, […] nous y sommes enracinés plus profondément que dans le monde visible ; car nos aspirations les plus hautes sont le centre de notre personnalité. » Et James d’interroger : « Comment refuser le nom de réalité à ce qui produit des effets au sein d’une autre réalité ? » Le matérialisme le mieux fondé intellectuellement est impuissant face à cette religiosité intuitive. « Le matérialisme et l’agnosticisme […] apportent également une solution irrationnelle quant au côté pratique de notre nature, solution dans laquelle notre volonté ne saurait se mouvoir à l’aise. […] L’activité mentale s’arrête à mi-chemin, et ses forces, désormais sans objet, ne peuvent que s’atrophier, dépérir. » Il y a quelque chose d’irrationnel dans la rationalité apparente du matérialisme : son oblitération de l’expérience concrète. Ce sont « des conceptions qui disent à nos instincts les plus chers : il n’y a point d’objet pour vous ». Les sciences empiriques ne fournissent à l’existence aucune orientation. « La science peut nous dire ce qui existe : mais pour comparer la valeur aussi bien de ce qui existe que de ce qui n’existe pas, nous devons consulter non point la science mais […] notre cœur. » Réciproquement, il est vain de demander des preuves scientifiques de l’existence d’un être suprême. « Qu’au-dessus et au-delà de ce point de vue [Dieu] soit vraiment la vérité vivante, c’est une autre question. » C’est « un problème dont la solution appartient au domaine de la foi personnelle ». Le divin se tient hors de la sphère de la certitude, sur « cette limite subtile des choses où la parole et la pensée expirent ». « L’unité absolue, en dépit de l’impétuosité brillante que nous déployons pour l’atteindre, continue à nous échapper et demeure une. » Tout au plus, résume James, « Dieu doit être conçu en premier lieu comme la puissance la plus grande de l’univers, et en second lieu, sous la forme d’une personnalité mentale ». La religiosité de James est étrangère au dogmatisme. Elle relève plutôt d’un « supranaturalisme grossier », d’un « théisme » naïf. Cette modestie théologique est la condition de l’univers pluraliste qu’il promeut : « [Notre] philosophie […] est notre façon personnelle de voir et de ressentir la poussée et la pression de l’univers tout entier » (Le Pragmatisme). Et James de conclure : « Les croyances propres à un homme sont bien souvent ce qu’il y a en lui de plus intéressant et de plus précieux. »