Dossier / “Où commence la tyrannie ?”
Susan Neiman-Thomas Chatterton Williams : comment résister face à Trump ?
Thomas Chatterton Williams - Susan Neiman. ©Philippe Matsas/Leextra via opale.photo - ©Doomernik/lumen/opale.photo
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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine, en kiosque le 27 mars 2025.
Ce sont deux voix de la gauche américaine en exil. Susan Neiman est philosophe et vit à Berlin. Elle a publié fin 2024 La gauche n’est pas woke. Avec Thomas Chatterton Williams, écrivain vivant à Paris qui s’est beaucoup interrogé sur les questions identitaires, ils imaginent les conditions d’une opposition combative au pouvoir de Donald Trump.
Susan Neiman : Les institutions politiques américaines, même si elles sont désormais majoritairement républicaines, peuvent encore contrebalancer le pouvoir de Donald Trump. C’est le cas de la Cour suprême qui vient de sommer l’administration de débloquer des fonds récemment gelés de l’agence américaine de développement, l’USAid. C’est une bonne nouvelle ! Sur le plan judiciaire, l’Union américaine pour les libertés civiles est une grande association et elle est en train de déposer des dizaines de plaintes pour contester les décrets signés par le président américain, notamment pour défendre le droit des immigrés. Enfin, il reste de grandes figures d’opposition dans le camp démocrate, comme Jamie Raskin. Il est à l’origine de la deuxième procédure de destitution de Trump en 2021 et prépare déjà la bataille des élections de mi-mandat pour reconquérir le Congrès et peut-être contenir un peu le pouvoir en place… En ce qui concerne les citoyens américains, je crois qu’ils sont fatigués. Il est difficile de maintenir un haut niveau d’indignation quand, par exemple, vous avez un conseiller comme Steve Bannon qui, sciemment, inonde l’espace public de tellement d’outrances qu’on finit par se sentir dépassés puis résignés.
“Il est difficile de maintenir un haut niveau d’indignation quand l’espace public est inondé de tellement d’outrances qu’on finit par se sentir dépassés puis résignés”
Thomas Chatterton Williams : Nous devons rappeler que nous ne sommes plus face au président de 2016 qui était bien plus largement perçu comme illégitime. À l’époque, ses opposants ne cherchaient pas à résister mais à le sortir au plus vite de la scène politique dès son arrivée au pouvoir, notamment avec l’affaire du Russiagate et les soupçons d’ingérence russe dans la campagne américaine. Le camp républicain était lui aussi bien plus divisé. Aujourd’hui, malgré sa mauvaise gestion de la pandémie de coronavirus, malgré les menaces diplomatiques qu’il représente et les affaires judiciaires qui se sont accumulées contre lui, perce ce sentiment que les Américains l’ont choisi en connaissance de cause. Ce qui me frustre le plus, c’est qu’il s’agit de la victoire républicaine la plus inclusive culturellement depuis l’élection de Richard Nixon. Il est revenu à la Maison Blanche avec une coalition de la classe ouvrière bien plus multi-ethnique et soudée par le rejet de l’élite démocrate politique et culturelle.
S. N. : Je ne dirais pas que les citoyens ont voté en connaissance de cause. Beaucoup étaient surtout mus par une profonde colère contre les démocrates. C’est pour cela que je crois encore au réveil brutal des partisans de Trump. Et ce qui se passe avec le Pentagone devrait nous alarmer. Le président a limogé le chef d’état-major des armées Charles Q. Brown Jr., et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a aussi écarté d’autres hauts responsables. Or on peut critiquer l’armée, mais elle reste une institution fondée sur une philosophie de l’honneur, de la fierté et de l’abnégation, tout ce que ne comprend pas Trump. Et c’est grâce à ces valeurs militaires que la tentative de coup d’État du 6 janvier 2021 avec l’assaut du Capitole n’aurait jamais pu aboutir. Cette fragilisation du Pentagone est passée sous silence, car on s’est surtout offusqués du renvoi de Charles Brown du fait qu’il est noir.