Dossier / “L’IA et moi”
Vincent Descombes passe ChatGPT à la question
© Philippe Matsas/Opale.photo
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine, en kiosque le 21 août 2025.
Nous vous proposons une expérience exceptionnelle : nous avons invité le philosophe Vincent Descombes à éprouver les capacités d’un système d’intelligence artificielle en les faisant dialoguer sur le concept d’identité. Et, tel Socrate, c’est par le questionnement que le penseur a poussé celui qu’il appelle l’« automate » dans ses derniers retranchements.
Comme nous nous installons autour de la table de sa salle à manger, dans son appartement parisien, Vincent Descombes tient à ce que nous précisions à nouveau les règles du jeu. Nous sommes réunis, en cette caniculaire journée d’été, pour tenter une expérience peu banale. Comme tout le monde, le philosophe a lu sur les progrès de l’intelligence artificielle mais il n’en est pas un usager. Sur mon ordinateur portable, j’ai ouvert ChatGPT 4.1 – dans sa version payante. « Donc, vous êtes bien certain que l’automate se souviendra du début de notre conversation ? » J’approuve. « Et qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec lui exactement ? » Je lui réitère mon vœu de tenter un exercice socratique, c’est-à-dire de faire de la philosophie en dialoguant librement avec ChatGPT sur le thème de l’identité. « D’accord, mais dans ce cas, nous allons jouer la technique socratique jusqu’au bout : je ne ferai que lui poser des questions, rien d’autre. Et on verra où il nous emmènera. »
C’est cette ligne que Vincent Descombes a tenue, avec une obstination patiente, durant l’heure et demie qu’a duré cette expérience. Comme je l’invitais parfois à livrer ses propres réflexions sur le concept d’identité exposées dans son essai magistral Les Embarras de l’identité, le philosophe s’y est refusé : « Non, non, je n’ai rien à lui enseigner, je ne vais pas lui mâcher le travail, je ne suis pas là pour cela. Encore une fois, je ne fais que questionner. Dans cet exercice, je prends le rôle de Socrate. » J’avoue avoir été un peu décontenancé par moments, mais le résultat final s’est révélé sidérant.
Je livre donc l’échange tel quel, à titre de document, en me contentant d’opérer des coupes dans les longueurs et les répétitions, mais sans rien réélaborer des demandes du philosophe ni des réponses de la machine.
Vincent Descombes : Bonjour, je suis le philosophe Vincent Descombes. Je propose que nous ayons une discussion philosophique, dans le style des dialogues de Platon, sur le thème de l’identité. Pour commencer, j’ai envie de te poser la question suivante : on peut perdre ses clés, sa fortune, ses amis, sa santé, son honneur, sa crédibilité. Mais peut-on perdre son identité ?
ChatGPT 4.1 : Oui, on peut perdre son identité. En effet, l’identité repose sur une continuité psychologique, une mémoire de soi et une reconnaissance sociale. Lorsqu’un individu subit une amnésie profonde ou un bouleversement radical de ses repères, il devient pour lui-même et pour autrui un autre. Ainsi, la perte de l’identité est possible lorsque les liens constitutifs du soi sont rompus.
V. D. : Quand tu affirmes que celui qui perd son identité devient « pour lui-même » un autre, qui est ce « lui-même » ? Est-ce celui qu’il était avant la perte de son identité ? Ou celui qu’il est devenu après ?
ChatGPT : La question soulève une énigme : s’il est « devenu un autre », qui observe ce changement ? Si l’on se place du point de vue de celui qu’il était avant, il pourrait dire qu’il était « lui-même » et que cet être a disparu ; du point de vue de celui qu’il est devenu après, le nouveau « lui-même » n’a plus de souvenir de l’ancien. Ainsi, il n’y a pas simplement transformation, mais interruption : le lien entre les deux n’est plus de l’ordre de l’identité mais de la succession ou de la substitution. Dès lors, pour l’ancien comme pour le nouveau, il n’y a pas de continuité du « même ».
V. D. : On ne peut pas changer d’identité, est-ce bien cela que tu veux dire ?