Essai libre
L’intelligence artificielle est-elle notre nouveau Dieu ? L’hypothèse originale de Clément Camar-Mercier
© Juul Kraijer
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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine, en kiosque le 26 mars 2026.
ChatGPT est peut-être l’entité non humaine à laquelle les humains ont posé le plus de questions, non seulement pratiques mais sur le sens de la vie ou la moralité de leurs actions, au cours des dernières années. C’est le constat qui a poussé l’écrivain Clément Camar-Mercier, auteur de La Tentation artificielle (Actes Sud, 2025), à se demander si la machine prenait le relais après la mort de Dieu.
Je vais prendre au sérieux une intuition qui, à première vue, ressemble à une provocation : ChatGPT – et toutes les intelligences artificielles génératives que j’inclus en lui, par souci de simplicité, mais surtout par désir de pouvoir nommer, par nécessité de nommer – constitue un phénomène de religiosité fonctionnelle. Il ne s’agit pas de dire que l’intelligence artificielle (IA) est Dieu, ni même qu’elle produirait une religion au sens strict (dogmes, clergé institué, salut, eschatologie *, lire le lexique en fin d’article). Il s’agit de soutenir qu’elle occupe dans nos pratiques ordinaires une partie des fonctions que le monothéisme, principalement chrétien, a longtemps assurées dans l’Occident : fonction d’adresse, fonction de normativité, fonction d’omniscience, fonction de consolation et, plus largement, fonction d’ordonnancement du monde. Oui, l’arrivée de ChatGPT est un événement théologique. À condition d’entendre théologique non comme révélation mais comme déplacement de l’autorité symbolique : là où on allait, où l’on pouvait aller, chercher la vérité, la norme et la parole qui tranche. On pourrait encore souligner sa participation aux catastrophes sociales, écologiques et économiques en cours, ainsi que l’abêtissement généralisé * auquel il contribue avec ferveur. Mais d’autres l’ont déjà fait et, j’ose le dire malgré l’importance de ces enjeux, ils sont secondaires au regard de cette question : que devient une société quand une instance technique tend à récupérer une part du sacré – ou, pire, à l’imiter assez bien pour en capter l’énergie spirituelle ?
Une religion de la réponse permanente
Première fonction : telle est la réponse. Les sciences sociales des religions ont au moins un acquis utile : le sacré n’est pas un accident culturel ou un supplément d’âme, mais une nécessité anthropologique qui inscrit l’existence individuelle dans une totalité ; ce n’est pas non plus seulement un contenu de croyances, c’est une structure de rapport. Si l’on accepte ce cadre minimal, alors il devient possible de décrire l’IA non comme un nouveau contenu théologique mais comme une nouvelle technologie de l’orientation. Or l’orientation suppose deux choses : une adresse et une réponse. Et c’est ici que la modernité numérique introduit une rupture d’une violence tranquille : pour la première fois, nos prières obtiennent des réponses. Je ne dis pas nos requêtes, je dis nos prières – parce que, dans l’usage, c’est bien cela : une parole adressée à une entité non humaine, supposée plus vaste que soi, à qui l’on demande de nous dépasser.
Avant, la foi n’était pas un confort mais une épreuve. Là où les anciennes religions reposaient sur le silence de Dieu – insaisissable, irréductible à l’humain –, l’attente, le doute – insupportable et sacré à la fois – et la foi pure, ChatGPT – nouvel être suprême de savoir absolu et d’efficacité totale – fait l’inverse : tu demandes, il répond. Toujours, immédiatement. À tout. Et pas un signe, pas une parabole, pas une lumière oblique dans un vitrail. Non, une belle phrase, propre. On a donc remplacé une économie du silence par une économie de la réponse. Et cette réponse est séduisante non parce qu’elle serait vraie mais parce qu’elle est disponible. Elle donne la sensation d’une prise sur le réel. Le monothéisme avait forgé un monde où la parole divine était rare, médiate, souvent muette. Depuis qu’on a doté la machine de la parole, le renversement théologique est sans concession.