Édito
Vices de fond. L'édito de Michel Eltchaninoff
Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef du hors-série “Petit traité des vices à l’usage des honnêtes gens”. © Serge Picard pour PM – © Bridgeman Images
Cet article est issu du Hors-série n°67 de Philosophie magazine, en kiosque le 20 novembre 2025.
Un traité des vices aujourd’hui, et puis quoi encore ? Qui traite encore un gamin de « vicieux » ou susurre que « pauvreté n’est pas vice » ? On préfère avouer avec délectation ses petites faiblesses, ou parler, plus sérieusement, d’addictions et de perversions. Les critiques des philosophes antiques contre l’intempérance et le dérèglement ne nous font ni chaud ni froid. La plupart des « vices capitaux » listés par Thomas d’Aquin au Moyen Âge sont d’ailleurs devenus des vertus. La gourmandise ? Heureusement que bien manger n’est plus un péché. La luxure ? Allons donc, c’est si intéressant. La colère ? C’est souvent elle qui fait bouger les choses dans une société ou une relation. La paresse est parfois devenue un signe de résistance contre l’affairement perpétuel. L’orgueil s’est mué en fierté bien placée. Enfin, le vice, tendance incrustée en nous par l’habitude, n’est pas le mal, le vrai. Il n’en est que le commencement.
Je me demande s’il n’y a pas, néanmoins, un moralisme à l’envers dans notre dédain actuel des vices. Car la colère confine à la violence. La paresse à l’indifférence envers autrui. Le désir sexuel n’est pas toujours aussi libérateur qu’on le proclame. Je ne sais pas vous, mais les publicités qui font passer un carré de chocolat pour une grosse transgression m’énervent un peu. La société de consommation a transformé les vices en arguments de vente et tente de nous délester de toute inquiétude. De mon côté, je n’ai pas fini de lutter contre ma paresse surnaturelle (je ne dirai rien sur le reste) et déteste toujours autant les radins. En réalité, les vices d’antan n’ont pas du tout disparu. Ils se sont juste métamorphosés. Leurs nouveaux avatars pourraient être le ressentiment, le dogmatisme, le calcul permanent, le cynisme, l’égoïsme revendiqué, le conformisme, le mépris... Chacun peut composer sa propre liste. Et elle dépassera sûrement le chiffre 7.
Ce sont ces persistances, ces évolutions, ces retournements de valeur que nous explorons dans ce numéro. Et autant vous le dire d’emblée : nous nous sommes bien amusés. Rester quatre heures à table avec un philosophe gargantuesque, faire un tour (d’observation, hein !) sur une plage orgiaque portugaise, demander aux philosophes quels sont leurs vilains défauts… Notre petit tour en enfer nous a bien plu. Comme quoi, c’est encore Oscar Wilde qui a raison : on peut résister à tout. Sauf à la tentation.