Chose vue
Vendée Globe : la vulnérabilité a le vent en poupe
Au large des Sables-d’Olonne (85), dans l’ouest de la France, le 10 novembre 2024. Le skipper britannique Sam Goodchild navigue sur son monocoque Imoca 60 “Vulnerable”, après le départ de la 10e édition du Vendée Globe autour du monde en solitaire. © Loïc Venance/AFP
« Vulnérable » ? Au milieu d’une flotte de bateaux affichant les sponsors les plus hétéroclites (allant d’une compagnie d’assurances aux poulets en passant par les articles de papeterie), deux voiliers de l’actuel Vendée Globe arborent ce simple adjectif qui ne renvoie à aucune marque commerciale. Interpeller sur la vulnérabilité quand il s’agit de faire le tour du monde sans assistance et sans escale est pourtant tout sauf illogique et innocent…
Sur les courses de voile telles que le Vendée Globe, le fait que deux bateaux portent le même nom est déjà en soi un fait inédit. Qu’ils portent comme nom un adjectif qui ne renvoie pas à un sponsor l’est tout autant. Aucune marque, en effet, aucun produit ou aucun nom déposé ne s’appelle Vulnérable. Pourquoi alors l’entreprise qui finance les deux voiliers – les deux Imoca, diront les experts – a-t-elle fait ce choix de se dé-marquer, au double sens du terme ?
Une question devenue très actuelle
L’avantage commercial qu’il y a à communiquer sur la vulnérabilité n’a rien d’évident au premier abord, surtout quand on connaît le montant des investissements publicitaires pour le naming des bateaux des grands favoris dont les deux Vulnérable font partie (ils ont d’ailleurs occupé les deux premières places du classement provisoire la semaine dernière et figurent encore parmi les premiers de la course). On pourrait croire à un renoncement désintéressé, à une volonté de mécénat de la part d’une entreprise qui voudrait attirer bénévolement l’attention sur une cause sociétale ou prendre la défense d’une cause environnementale. À contre-courant des lois du marché ?
En soi, c’est-à-dire indépendamment de toute logique commerciale, il faut reconnaître que le choix de communiquer sur la vulnérabilité n’est cependant pas si incongru. Depuis quelques années, c’est une notion qui est de plus en plus présente dans l’espace public et qui fait l’objet d’un questionnement approfondi dans le domaine des sciences politiques et sociales : les différents travaux des philosophes américaines Martha Nussbaum et Joan Tronto ont été décisifs dans la prise en considération de la vulnérabilité dans toutes ses dimensions, au point d’y voir l’expression de la condition humaine contemporaine par excellence, en plus de revêtir une fonction identitaire pour certains groupes sociaux défavorisés qui demandent plus d’attention sur leur situation. Et si le champ de recherche de la vulnérabilité lorgne parfois du côté du développement personnel (qui répète à l’envi qu’on peut transformer sa vulnérabilité en force…), il fait aussi l’objet de publications plus sérieuses, avec notamment, en France, le petit essai de Guillaume Le Blanc (Que faire de notre vulnérabilité ?, Bayard, 2011), l’ouvrage collectif dirigé par Sandra Laugier Tous vulnérables (Payot, 2012) ainsi que le travail de Marie Garrau, Politiques de la vulnérabilité (CNRS Éditions, 2018). Inquiétude climatique et menace d’extinction du vivant, émergence de l’éthique du care, critique du patriarcat et du virilisme : nombreuses sont les raisons susceptibles d’expliquer cet intérêt nouveau pour la vulnérabilité au croisement de l’éthique et de la politique. Mais de quoi s’agit-il précisément ? Et comment la définir ?
Fragilité et vulnérabilité
Si la fragilité désigne plutôt un certain état général de faiblesse, la vulnérabilité peut davantage se définir comme le fait d’être exposé à quelque chose, d’être sous la menace de cette chose, dans une logique plus relationnelle de capacité à pouvoir être mis en danger. Ainsi dira-t-on par exemple d’un édifice qu’il semble fragile parce que ses fondations sont objectivement insuffisantes ou que son équilibre est incertain, mais l’on dira plus volontiers d’une zone d’habitation qu’elle est vulnérable aux inondations, d’une telle position militaire qu’elle est vulnérable aux attaques aériennes ou encore d’une maladie qu’elle est vulnérable à telle ou telle molécule. Dans ces conditions, le fait d’afficher « vulnérable » sur un bateau interpelle : qui est vulnérable ? Et vulnérable à quoi ?
La vulnérabilité est-elle celle des deux bateaux jumeaux ? Bien que très impressionnants et issus des dernières technologies industrielles, il n’est pas rare que lancés à des vitesses élevées, allégés pour gagner en performance et soumis à des conditions très changeantes et à des rencontres impromptues, il y ait de la casse parmi les monocoques : chaque édition du Vendée Globe connaît son lot d’abandons qui s’accompagnent, parfois, d’un naufrage et d’un sauvetage. Par conséquent, faut-il considérer que ce sont les deux skippers, à savoir le français Thomas Ruyant et l’anglais Sam Goodchild, qui sont les plus vulnérables ? Même s’ils sont tous deux très expérimentés, constamment géolocalisés et connectés avec leurs équipes restées à terre, il va de soi que réaliser un tour du monde en solitaire et sans assistance reste une entreprise éminemment risquée, en particulier aux abords de l’Antarctique, où les conditions se font plus sévères et les secours plus rares. À moins qu’il ne s’agisse de l’océan lui-même et, à travers lui, notre planète Terre en général, dans son exposition aux dangers écologiques de tout ordre ? L’organisation de l’épreuve entend profiter de la médiatisation de l’événement pour sensibiliser le grand public à la préservation de la nature.
De l’intérêt à afficher sa vulnérabilité
Les trois réponses sont possibles, sans s’exclure mutuellement. Dans les trois cas, il s’agit d’ailleurs de prendre conscience du fait que ce qu’on considère comme solide – un bateau hyper-technologique, d’excellents marins très aguerris, une vie sur Terre qui remonte probablement à plusieurs milliards d’années – peut très rapidement se trouver en péril. On a beau être expérimenté, informé et préparé, personne n’est tout-puissant, pas même le pilote dans son cockpit. Mais c’est précisément là où se révèle toute l’habileté marketing du sponsor des Vulnérable… puisqu’il s’agit en réalité d’une entreprise spécialisée dans la cybersécurité. Se servir du Vendée Globe pour nous signifier à quel point nous sommes plus exposés que nous prétendons l’être et que nous aurions tort de nous croire à l’abri, n’est-ce pas le fait d’une stratégie commerciale d’autant plus efficace qu’elle semble innocente et désintéressée ? Force est de le reconnaître : la tactique est d’autant mieux pensée qu’elle nous incite nous-mêmes à nous questionner !