Dossier / “Pourquoi se complique-t-on la vie ?”

Violette Dorange-Roberto Casati : l’esprit du large

Temps de lecture : 13 min

Violette Dorange-Roberto Casati : l’esprit du large

À bord du DeVenir, son monocoque de classe Imoca, Violette Dorange achève son tour du monde à la voile au large des Sables-d’Olonne, lors du Vendée Globe, le 9 février 2025. ©Castel Franck/ABACA

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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine, en kiosque le 03 juillet 2025.

Violette Dorange a conquis les cœurs en bouclant son premier Vendée Globe à seulement 23 ans. Roberto Casati a écrit une Philosophie de l’océan tout en participant à deux traversées transatlantiques. Ils nous embarquent dans un dialogue au long cours afin de savoir pourquoi, malgré ses nombreuses contraintes, la mer n’en finit pas de nous fasciner.

 

Violette Dorange : Au début, j’ai eu envie de voyager, de partir loin et de traverser les océans. J’ai vraiment une passion pour le large et l’aventure, j’aime être loin de tout, seule en mer à gérer un bateau complètement. J’ai aussi été nourrie très jeune par le parcours de navigatrices d’exception, comme Ellen McArthur, Samantha Davies ou Anne Liardet. Ce désir de voyage, d’aller vers la nature, m’a amenée à la compétition. Mais aussi simple que soit mon envie initiale, la complexité des moyens à mettre en œuvre pour la réaliser est vertigineuse ! 

 

Roberto Casati : Oui, c’est tout sauf simple, la haute mer ! Vu depuis la terre, l’océan offre une apparence de simplicité, puisqu’on y a une vue dégagée jusqu’à la ligne d’horizon. Pourtant, une fois au large, on se rend compte que cette simplicité était illusoire ; l’environnement est aléatoire. Il y a toujours des choses qui surviennent, des imprévus. Des tempêtes bien sûr, mais aussi de petits incidents matériels qui menacent de dégénérer en accidents majeurs. Le seul moyen de traverser un environnement aussi difficile à maîtriser est la préparation. Il faut sans cesse être dans la prévoyance. Je pratique la voile en amateur, rien à voir avec vous. Ce qui est drôle, c’est qu’au départ, je suis allé vers la navigation par désir de simplification. Du point de vue logistique, il devenait de plus en plus compliqué de se rendre à la mer en famille l’été, de trouver des locations, de lutter pour une place sur le rivage… Alors, avec ma femme, nous avons pris des cours de voile et nous avons commencé à louer des bateaux pour faire de petits voyages avec nos filles. Et cela peut mener loin, puisque j’ai participé à deux traversées transatlantiques en équipage. La mer n’a rien de simple pour nous, car nous sommes des terriens. Il n’y a pas de peuple humain maritime, on ne trouve pas de gens en train de nager au milieu des océans. D’autres mammifères sont adaptés à ce milieu ; nous sommes obligés d’en passer par une médiation technique : nous avons besoin d’un bateau, d’un submersible et d’instruments de navigation, de sondes, d’images satellitaires, de cartographies. Prenez une civilisation, n’importe laquelle, et considérez ses bateaux : vous verrez que ce sont presque toujours les objets les plus complexes qu’elle produit, et cette observation s’applique jusqu’à une période récente – je dirais jusqu’à l’ère industrielle. Depuis l’Antiquité, les bateaux ont toujours été des concentrés des meilleures technologies et savoir-faire de leur temps. 

 

V. D. : Pour concourir sur le Vendée Globe, il faut être dans un bateau de la classe Imoca – c’est le nom qu’on leur donne. Ces bateaux répondent à un cahier des charges spécifique. Il y a des critères pour la longueur, la largeur, la hauteur du mât, et des règles qui concernent les pièces techniques, les safrans. Avant de partir en course, on a une préparation physique et mentale, on passe pas mal de temps avec des météorologues. Une fois en mer, on n’a plus droit à aucune assistance matérielle et technique, ni au routage. On peut appeler sa famille pour prendre des nouvelles, mais ils n’ont pas le droit de nous informer que les concurrents vont un peu plus vite au nord, ni de nous conseiller d’essayer de nous rapprocher d’une dépression. Si jamais on a de la casse à bord ou si l’on se blesse, on peut avoir un technicien ou un médecin au téléphone pour nous indiquer les procédures à suivre pour réparer ou pour se soigner, mais c’est tout. Par ailleurs, certains des bateaux Imoca qui ont concouru dans la dernière édition du Vendée Globe – la moitié, je dirais – ont des foils, des sortes d’ailes qui leur permettent de planer au-dessus de l’eau pour prendre encore plus de vitesse. Le bateau touche toujours l’eau à l’arrière, mais ce dispositif élimine la plupart des frottements. Les vitesses sont doublées, voire triplées sous certaines conditions. Cette innovation est impressionnante. Ce ne sont plus tout à fait des bateaux mais des fusées. Cependant, mon propre Imoca n’avait pas de foils mais une dérive classique.

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