Cahier culture

Une pensée sauvage : exposition “Art brut” au Grand Palais

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Une pensée sauvage : exposition “Art brut” au Grand Palais

Œuvre sans titre d’Auguste Forestier. Art brut. Dans l’intimité d’une collection (donation Decharme) Exposition du 11 juin au 21 septembre.©Centre Pompidou, MNAM-CCI / Hélène Mauri / dist. GrandPalaisRmn © Droits réservés

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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.

Pour sa réouverture, le Grand Palais consacre à partir du 20 juin une riche exposition à l’art brut. Réalisée à partir de la collection donnée par Bruno Decharme, elle montre la vitalité d’une création littéralement hors normes, défiant toutes les catégories esthétiques. Visite en compagnie du collectionneur.

 

« L’art, il déteste être reconnu et salué par son nom. Il se sauve aussitôt. L’art est un personnage passionnément épris d’incognito », affirme Jean Dubuffet, le découvreur de l’art brut. Le Grand Palais consacre une importante exposition à cet art qui s’écrit dans la marge… difficile à manquer ! Rendue possible grâce à Bruno Decharme, qui a fait don au centre Pompidou de presque mille de ses œuvres, celle-ci offre une exploration de ce vaste continent qui échappe aux écoles et aux galeries.

Le collectionneur, commissaire de l’exposition avec l’essayiste Barbara Safarova, a été formé en philosophie dans les années 1970 avant de devenir réalisateur, à une époque où les voix de Michel Foucault, Louis Althusser, Gilles Deleuze et d’autres pensaient l’altérité pour déconstruire les représentations. Sa passion naît à Lausanne, où Jean Dubuffet a lui-même légué sa collection en 1971, après que l’État français a refusé son offre, à un moment où les « institutions n’étaient pas prêtes » à lui offrir une visibilité pérenne. « Il y a eu un déclic entre ce qui m’intéressait en philosophie et ce que ces œuvres de la marge racontaient. J’ai débuté ma collection à la fin des années 1970 et nous avons créé en 1999 avec Barbara une association qui s’appelle ABCD – Arts bruts, connaissances et diffusions. » Tous deux décident finalement de protéger de l’aléa des successions le vaste corpus d’œuvres réunies au fil du temps, devenues « introuvables ou qui atteignent des prix énormes » , en le donnant au centre Pompidou via l’entremise du conservateur Bernard Blistène. La donation date de 2021 et, en 2025, le Grand Palais les expose pour sa réouverture, réparant ainsi une erreur historique.

Contre l’asphyxiante culture 

En 1968, Dubuffet a fustigé la pusillanimité des institutions dans son pamphlet Asphyxiante culture. « C’est le propre de la culture, écrit-il, de ne pouvoir supporter les papillons qui volent. Elle n’a de cesse qu’elle les ait immobilisés et étiquetés. » L’art brut, lui, se laisse difficilement étiqueter. Sa définition n’est pas donnée a priori ; elle naît empiriquement, de la collection et sous l’œil du regardeur. Il pose une difficulté car non seulement le terme précède sa définition mais des œuvres existaient bien avant lui – un manuscrit du XVIIe siècle est ainsi montré dans l’exposition. Jean Dubuffet dit dans une lettre à l’écrivain Jacques Berne en 1970 que « l’entreprise de l’art brut [...] a consisté non pas à montrer l’art brut après l’avoir défini, mais à chercher où est l’art brut, en vue de réunir une documentation qui pourrait peut-être finalement le définir ». Le terme mêle dans un oxymore technique et dérégulation. Dire « brut » masque la méticulosité de ces œuvres quasi artisanales mais renvoie aussi « à l’essence de la création, qui se fait hors des écoles » selon Bruno Decharme. Des contours flous peuvent en être tracés : il repose sur une forme d’immédiateté ou de sincérité ; il cultive la dissidence ; il est enfin le produit d’une nécessité, qui ne s’embarrasse pas des normes. Ces productions sont ainsi belles au sens que donne Kant à la beauté, c’est-à-dire comme ce qui « plaît universellement sans concept ». Pour le philosophe, le beau est désintéressé et indéterminé, subjectif bien qu’il prétende à l’universel.

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