Entretien
Une oasis pour temps aride. Entretien avec Arnaud Maurières
De g. à dr. : Éric Ossart et Arnaud Maurières. © CP
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Augmentation des températures, précipitations chaotiques : les équilibres du vivant font du yo-yo et les écosystèmes sont en berne. L’aridité croissante de la planète force à repenser le jardin, dont on sait aujourd’hui qu’il doit être adapté à son environnement... et donc à notre nature profonde. Car « le jardin, plus encore que l’église ou le temple, est un lieu qui nous rapproche de l’universel », rappelle le jardinier-paysagiste Arnaud Maurières.
Qu’est-ce qui fait la spécificité du jardin aride ?
Arnaud Maurières — Je dirais qu’aujourd’hui, un jardin aride est un jardin comme les autres ! À cause du réchauffement climatique, il y a de plus en plus de zones arides et elles ne sont plus cantonnées aux pays semi-désertiques : même les régions dites tempérées sont confrontées à l’aridité. Il y a deux ans, en Belgique, la saison estivale a été très sèche, sans pluie pendant plusieurs mois. Dans le parc où nous travaillions, la plupart des hêtres centenaires sont morts. J’étais très surpris par la rapidité du phénomène. Nous sommes pris au dépourvu. Les écosystèmes n’ont pas le temps de s’adapter. Le problème n’est pas uniquement l’augmentation des températures et l’irrégularité des précipitations : tous les équilibres du vivant sont perturbés. Des insectes, des bactéries, des champignons apparaissent dans des régions où ils n’existaient pas il y a encore quelques années. Et leurs prédateurs ne suivent pas forcément. Tout n’évolue pas en même temps. Le sud de la France, par exemple, est une contrée d’acclimatation : depuis la fin du XIXe siècle sont implantées des espèces d’origine exotique, souvent de régions tropicales sèches – les agaves, palmiers ou aloès ont façonné les paysages qui nous apparaissent typiques de la Côte d’Azur ou de la Riviera. On pourrait penser que le réchauffement climatique facilite l’acclimatation de ces espèces. En réalité, ces trois plantes emblématiques sont décimées par les parasites qui attaquent également les espèces endémiques, comme le palmier nain de Méditerranée. C’est tout un paysage qui disparaît en quelques décennies et le jardinier est totalement démuni. Les palmiers ont commencé à dépérir au début des années 2000, les agaves il y a dix ans et, depuis moins de cinq ans, les aloès sont également attaqués. C’est à l’échelle d’une génération humaine que les jardins, et avec eux tout un paysage, se transforment.
Impossible, alors, de s’en tenir aux anciens modèles de jardins ?
A. M. — Effectivement. Il y a aussi un phénomène sociologique, une évolution de l’imaginaire du jardin. Les modèles du XXe siècle sont remis en question, notamment le jardin anglais : dans tous les pays qu’ils ont colonisés, les Anglais ont exporté leur modèle de jardin, avec gazon vert et haies taillées au cordeau, notamment en Inde où existait pourtant une tradition jardinière très ancienne parfaitement adaptée au climat des lieux et au tempérament des habitants et, évidemment, très différente du modèle britannique. Les Français ont été moins directifs. Au Maroc, par exemple, paysagistes et urbanistes ont créé beaucoup de parcs et jardins urbains – la plupart de ceux qui perdurent aujourd’hui, considérés comme patrimoniaux – mais ils ont souvent intégré leurs conceptions dans l’architecture et l’histoire marocaine en s’inspirant du modèle dit arabo-andalou. Aujourd’hui, partout à travers le monde, notamment là où le gazon anglais a primé au siècle dernier, les jardiniers tentent de se réapproprier un vocabulaire végétal et structurel propre à leur pays. Le green irrigué n’est plus la référence absolue du jardin privé.
Le jardin d’aridité trouve-t-il sa place ?
A. M. — Nous avons conçu des jardins arides dans toute la Méditerranée – Égypte, Syrie, Tunisie, Maroc –, contraints par le manque d’eau. Dans ces pays arides, voire désertiques, le jardin idéal, c’est l’oasis où s’entremêlent pratiques agricoles et références religieuses. Dans tous les textes sacrés, le paradis est une oasis. C’est vrai dans l’éden biblique, dans le Coran où les fidèles du Prophète sont appelés les compagnons du jardin. Les premiers versets de la Genèse proposent un modèle très simple : au centre, une source qui se divise en quatre fleuves délimitant quatre espaces complantés de fleurs odorantes et de fruits savoureux. Né il y a plusieurs millénaires, le grand jardin perso-indien nous accompagne toujours et réinterprète sans cesse ce modèle. L’oasis, vivrière par nature, est structurée à partir de la source par les canaux d’irrigation. La structure initiale est donc dessinée par quatre canaux qui se divisent ensuite en un réseau complexe jusqu’aux limites extrêmes des cultures. Répartir l’eau équitablement entre chaque parcelle à partir d’une source unique exige des calculs et des infrastructures qu’on peine à imaginer. On ne s’étonne pas, alors, que les premiers algébristes aient été des fils du désert, où ils ont dû résoudre des problèmes d’irrigation depuis que l’agriculture existe. Nés de ces traditions, dessinés pendant l’époque médiévale, les jardins de l’Alhambra sont parmi les plus anciens en Europe occidentale et restent une référence incontestable pour les jardiniers. Au dessin du jardin de la Genèse s’ajoute la symbolique du miroir d’eau : puisque le jardin des hommes est le reflet du Paradis sur terre, le reflet du reflet ouvre la porte même du Paradis.