Dossier / “L’Empire, stade ultime du capitalisme ?”
Est-ce l’idéologie ou l’économie qui fait basculer le monde dans une nouvelle ère des empires ? Dialogue entre Arnaud Miranda et Arnaud Orain
Arnaud Miranda et Arnaud Orain. © Manuel Braun pour Pm
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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 février 2026.
Est-ce l’idéologie ou l’économie qui fait basculer le monde dans une nouvelle ère des empires ? Pour le savoir, nous avons réuni le politologue Arnaud Miranda, spécialiste des courants néoréactionnaires proches de Donald Trump auxquels il consacre son essai Les Lumières sombres, et l’historien et économiste Arnaud Orain, qui diagnostique dans son livre Le Monde confisqué une entrée dans le « capitalisme de la finitude », fondé sur la prédation.
Arnaud Miranda : Je suis très heureux de vous rencontrer. En effet, il est important de rappeler que l’histoire des idées est inséparable de l’étude de leur ancrage social. Or votre travail permet de rapporter la rupture idéologique que j’observe à une évolution plus large, matérielle et économique.
Arnaud Orain : C’est vrai, je lis le monde par le prisme des changements économiques et sociaux. À mes yeux, c’est la force du capital et les réactions qu’il suscite qui changent ce monde ! Ce que j’ai voulu faire émerger avec le concept de « capitalisme de la finitude », c’est un phénomène qui dépasse très largement le trumpisme et les néoréactionnaires dont vous parlez dans votre livre et qui, selon moi, en sont seulement un symptôme. Depuis une dizaine d’années, les élites américaines ont pris conscience que la façon dont les États-Unis ont organisé la mondialisation leur profite de moins en moins. Elles ne croient plus à la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, selon laquelle les richesses de tous croissent si chaque pays se spécialise dans l’activité où il est le moins mauvais et accepte d’échanger avec les autres. Elles comprennent que la Chine est devenue un rival systémique et qu’il est de plus en plus difficile de la concurrencer, en particulier dans les secteurs de pointe – ce qui n’était pas le cas il y a quinze ans. Les élites américaines ont donc été forcées d’abandonner leur modèle, celui d’une puissance hégémonique qui avait instauré un ordre libéral à la fin des années 1990, et de revenir à une conception qu’autrefois on appelait « mercantiliste ». Celle-ci se caractérise par deux idées. La première, c’est qu’il y a désormais trop de producteurs, trop de pays qui inondent le marché avec des marchandises pour lesquelles il n’y a pas suffisamment de consommateurs. La seconde, c’est qu’il n’y a pas assez de ressources. On relance donc une course à la recherche de minerais, de nourriture… soit pour faire fonctionner sa propre économie, soit pour empêcher que les rivaux s’en emparent.
A. M. : Les néoréactionnaires sont conscients de la nécessité de produire une idéologie qui corresponde à cette mutation économique. A priori, on se dit qu’en tant que capitalistes, ils sont favorables à une société libérale fondée sur le marché. Ce n’est pas le cas : ils défendent une forme de capitalisme antilibéral de la prédation. Ainsi, malgré leur héritage libertarien, ils critiquent le libéralisme et la concurrence. Dans cette logique, ils ne justifient pas l’impérialisme américain à partir d’un lexique moral – progressiste ou conservateur – mais emploient le vocabulaire de la prédation brute. Pour un auteur comme Curtis Yarvin, on peut assumer de vouloir envahir un pays, acheter des territoires… Ce discours se retrouve dans la manière dont a été justifiée l’intervention au Venezuela. Alors que l’administration Biden continuait à afficher un visage de coopération internationale, les trumpistes endossent le durcissement. Il y a par ailleurs une étonnante circulation de cette rhétorique impériale entre les élites réactionnaires russes, chinoises et américaines.

Arnaud Orain en 2026. © Manuel Braun pour PM
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