Entretien
Une leçon d'humilité. Entretien avec Gaspard Kœnig
Gaspard Koenig. © Martin Roche/Maxppp
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Les philosophes ont beau être généralement des urbains, certains d’entre eux manient volontiers la binette et la houe. Et la tradition censément cartésienne de domination de la nature se dissout dans l’humus.
Pourquoi avez-vous entrepris de cultiver votre jardin en Normandie ?
Gaspard Kœnig : Le voyage à cheval que j’ai entrepris il y a quelques années à travers l’Europe m’a transformé. Quand je suis revenu, il était naturel de m’éloigner de la ville. Et de faire quelque chose qui avait toujours été en moi mais que j’avais rejeté intellectuellement comme une forme d’archaïsme.
Était-ce éprouvant ?
Entretenir un coin de terre peut être épuisant, surtout si vous cherchez à dominer la nature, à la soumettre à un plan au cordeau ! Maintenir un beau jardin bien discipliné demande un travail colossal. Je fais les choses autrement. Une grande règle du jardinier, pour moi, c’est la paresse. Plutôt que de s’acharner, on laisse faire. La paresse est très créative, et très vertueuse pour tout le monde, la nature comme l’homme qui s’en occupe.
Tout le monde ne pratique pas cette paresse, en matière de jardinage…
Oui, la volonté de dominer ce qui échappe foncièrement est tenace. Elle imprègne tout une tradition, celle des jardins à la française, qui sont nés à la Renaissance dans le prolongement de l’humanisme : dans un monde qui commence à se séculariser, l’homme prend, en quelque sorte, la place du créateur. Il doit en même temps se contrôler et contrôler le monde qui l’entoure. Le jardin qui se développe à partir de la Renaissance, enclos, délimité, mesuré, quadrillé est le petit domaine sur lequel il règne. Il reflète symboliquement le reste de la création dans un espace parfaitement maîtrisé. C’est un jardin rationalisé, pensé comme un appendice de l’architecture. Ce sera encore le cas chez Hegel, l’un des rares philosophes à défendre les jardins à la française « composés de grandes allées régulières, bordées des deux côtés d’arbres régulièrement taillés, alignés au cordeau, et de haies également taillées et formant de véritables murs droits ». Ce pervers de Hegel ose parler d’une « ambiance souriante »… La raison met en forme, soumet « les objets naturels eux-mêmes à une élaboration architectonique ». La nature semble se figer et devenir comme ces grands bâtiments immarcescibles édifiés par l’artifice humain. De ce « triomphe » de la raison doit se dégager un sentiment de puissance. Domination de l’homme sur la nature, et de l’homme sur l’homme ! Au contraire, l’humus est le lieu d’une perpétuelle transformation, d’un mouvement incessant de création et de destruction. La grande tradition de domination de la nature ne veut rien savoir de l’humus : elle tient à distance ce monde « sale » du mélange et du devenir, veut « faire propre ». On retrouve encore cette obsession aujourd’hui dans la tonte bien rase du gazon. Rien ne doit dépasser. Je crois que c’est aussi le cas en agriculture. Parmi les difficultés que rencontrent ceux qui veulent quitter le conventionnel vers le bio ou l’agroécologie se pose un problème esthétique : un champ qui ne serait pas tout jaune, homogène, mais envahi d’herbes sauvages comme dans les gravures du Moyen Âge, témoignerait d’un laisser-aller insupportable. Il faut changer de regard !
Le jardin à l’anglaise renonce, lui, à la maîtrise ?
En apparence ! Il s’agit de reconstituer une nature fantasmée, de donner accès à une nature plus « naturelle » que la nature elle-même, mais sans ses inconvénients. Les chemins serpentent, mais ils sont définis à l’avance. « La nature a tout fait, mais sous ma direction », explique l’héroïne de Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau. On reste dans la domination. Le travail nécessaire est tout aussi considérable : Julie fait travailler un jardinier, son mari ainsi que « ou trois de ses gens » pour donner l’illusion que ce jardin caché est le fruit de la nature sauvage… Un tel jardin manifeste moins l’amour de la nature que la misanthropie de son propriétaire : c’est un refuge contre le monde et les autres, qui n’ont pas le droit d’y entrer. Quand on lui demande pourquoi, si elle aime tant la nature sauvage, elle ne va pas simplement se balader dans les charmants bosquets de l’autre côté du mur, Julie ne sait quoi répondre. Simple caprice d’aristocrate, au fond. Le jardin à l’anglaise a prétendu briser la clôture du jardin à la française, ouvrir l’œil sur l’horizon, mais cet horizon reste très limité. Si le jardin à la française dit quelque chose de l’esprit rationaliste et de la fascination ultime pour l’État, on pourrait dire que le jardin à l’anglaise reflète l’hypocrisie du contrat social rousseauiste, qui prétend revenir à l’égalité de l’état de nature au moyen d’une organisation politique et sociale très dirigiste.