Essai libre

Faut-il restreindre les libertés pour sauver la planète ? Réponse de Gaspard Kœnig

Temps de lecture : 9 min

Faut-il restreindre les libertés pour sauver la planète ? Réponse de Gaspard Kœnig

© Elina Brotherus Baldessari in the Park (Cèdre), 2021,120x90cm.(détail)

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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine, en kiosque le 24 octobre 2024.

Alors que l’écologie est souvent jugée « punitive », le philosophe Gaspard Kœnig esquisse ici une proposition originale : faire des contraintes de la nature un authentique levier d’émancipation.

 

Depuis plusieurs années, mon travail intellectuel et romanesque me plonge quotidiennement dans la catastrophe écologique. Les faits sont irréfutables, les scientifiques unanimes, les nouvelles affolantes. Sur quoi d’autre écrire quand notre monde est en péril ? À quoi bon disserter sur les amours humaines, sur le juste ou le mal radical, sur la guerre et la paix, quand notre espèce est menacée ? À quelques secondes géologiques du moment où les sols seront stériles et l’eau empoisonnée, où les villes s’effondreront et les champs se transformeront en déserts, comment ne pas jeter toutes les forces de la pensée dans une ultime tentative de sauver ce qui peut l’être ? Que nos angoisses métaphysiques, que nos combats politiques semblent soudain familiers et dérisoires, rassurants et vains, face à la perspective de détruire notre planète, d’effacer cette conjonction d’improbabilités qui nous a placés en haut de la chaîne trophique * (lire le lexique), de retourner au silence du cosmos !

Quand on prend conscience de cette urgence, quand on apprend à écouter le silence du printemps ou à sentir l’acidité des sols, l’éco-anxiété me paraît la seule réaction rationnelle. Il ne s’agit pas de se complaire dans une terreur molle et oisive mais d’entretenir une crainte salutaire qui doit conduire au sursaut, à l’action, à la réforme individuelle et à la révolution collective. Voilà donc que je me suis surpris, progressivement, sans grande rupture ni proclamation intempestive, à devenir un bon petit bobo écolo. Je ne prends plus l’avion, je fais mon compost, j’alimente mes toilettes avec de l’eau de pluie, j’achète des t-shirts en coton bio, je boycotte Ikea, je laisse pousser l’herbe devant chez moi, j’inspecte la moindre étiquette, je bois exclusivement de l’eau du robinet et je tourne végétarien. Il ne s’agit ni de culpabilité ni de devoir, mais d’une évidence qui s’impose d’elle-même, sans effort.

 

Ne pas se tromper de crise

Pourtant, autour de moi, force est de constater que les comportements restent largement inchangés. Le secteur aéronautique ne s’est jamais aussi bien porté et les ventes de SUV explosent, tandis que l’agriculture bio est en plein marasme. Malgré tous les discours, on n’a jamais autant détruit de kilomètres de haies. Je perçois même, chez la nouvelle génération, une forme de régression. Greta Thunberg a déjà 21 ans ; les ados qui lui succèdent préfèrent la fast-fashion aux marches pour le climat et considèrent souvent l’écologie comme has-been. Politiquement, la parenthèse européenne du Pacte vert semble se refermer. Face à un tel déni, je dois confesser des envies de dictature verte pour sauver la planète.

Mais de quelle planète parle-t-on ? Il ne faut pas se tromper de crise. Se cantonner à la question du dérèglement climatique et donc des émissions de gaz à effet de serre nourrit l’illusion de solutions douces. Pour stabiliser les températures d’une manière supportable par l’humanité, il suffirait de décarboner ses activités. On pourrait maintenir la même manière de vivre à condition, d’une part, de le faire moins intensément et, d’autre part, de se fier au développement de nouvelles technologies. Autrement dit, on ne changerait pas la nature de la liberté mais sa répartition : un peu moins pour l’individu, un peu plus pour les chercheurs. Sobriété et innovation sont les deux faces du dirigisme moderne. Face au carbone, la tentation est grande de mettre nos libertés entre les mains d’ingénieurs chargés de planifier la transition énergétique. On ferait tout pareil mais moins de tout : moins de transports, moins de production, moins de consommation. On sauverait nos libertés en les restreignant.

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