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“Un nouvel état de conscience avec l'ayahuasca” : le “sentiment océanique" par Mathilde Ramadier
Mathilde Ramadier. ©Collection particulière
La philosophe Mathilde Ramadier a témoigné de son voyage halluciné dans Au-delà du moi (Éditions du Faubourg, 2025). Son livre Garnier, biographie du musicien Laurent Garnier en forme de manifeste pour la musique électronique, sort le 21 août chez Les Pérégrines.
« Par définition, le voyage psychédélique est imprévisible. Raison pour laquelle je n’avais pas d’attentes trop arrêtées lorsque j’ai fait l’expérience de l’ayahuasca en 2022. Je me trouvais alors dans un contexte psychique que j’ai jugé favorable. J’arrivais à la fin d’un cycle dans ma psychanalyse, je désirais ardemment quitter le pays où j’étais expatriée depuis onze ans et venais de perdre brutalement mon père, son décès survenant peu de temps après la naissance de mon deuxième enfant. J’ai senti ce que les soigneurs amazoniens nomment l’“appel de la plante”, qui s’est manifesté à travers un besoin d’explorer les questionnements qui me taraudaient sous un angle nouveau.
Par le biais de mes amis, je suis donc entrée en contact avec des personnes organisant des stages d’ayahuasca en Europe. Je me suis beaucoup renseignée sur ce breuvage issu du bassin amazonien qu’on ingère lors d’une cérémonie très ritualisée. Il est fabriqué à partir de la décoction de deux plantes dont l’une contient une molécule psychédélique, la DMT. Je savais que je devais me libérer de certaines idées reçues sur ce que j’allais vivre. La phase qui suit l’ingestion du breuvage et lors de laquelle les premiers effets se manifestent – ce qu’on nomme la “montée” – a été angoissante, car les perceptions changent et on perd prise avec le réel. Celui-ci, que l’on croyait bien connaître, se déforme, se tord. C’était comme une mort symbolique. Mais passé ce moment-là, je me suis retrouvée totalement engagée dans un nouvel état de conscience qui est devenu, quelques heures durant, ma nouvelle normalité. J’ai alors fait une expérience qui entre en résonance avec le “sentiment océanique”, tel qu’il est décrit par Romain Rolland. Ce sentiment se rapproche de ce que l’on nomme “la dissolution du moi” dans le champ des études psychédéliques. On a l’impression que la conscience d’être un individu séparé du monde s’efface au profit d’un sentiment d’appartenance plus large, qui engloberait indéfiniment tout le reste.
Dans Les Portes de la perception, Aldous Huxley raconte un trip au cours duquel il a longuement observé les pieds d’un meuble en bambou, au point de se sentir non pas proche d’eux ou comme eux, mais à l’intérieur d’eux. Je ne peux pas affirmer que j’ai vécu aussi puissamment cette dissolution de l’ego mais je crois avoir approché cette impression d’élargissement des limites de la conscience et du sentiment limité d’être uniquement soi.
Les recherches scientifiques montrent que ces substances hallucinogènes dites “empathogènes” donnent à sentir ce qu’autrui peut vivre. Cette empathie m’a traversée lorsque j’ai eu des visions de paysages et de personnes que j’aime – un mécanisme se rapprochant de ce que l’on nomme “introjection” en psychologie. En buvant l’ayahuasca, je m’étais préparée à vivre certains bouleversements perceptifs et cognitifs, j’étais à l’affût des couleurs nouvelles, de synesthésies entre les sens, mais je ne m’attendais pas à cette sensation diffuse de me sentir à la fois très pleine, épaisse de tout le réel qui m’entoure, et en même temps vide de moi-même. Ce sentiment de se laisser doucement fondre dans quelque chose d’immense était absolument délicieux. »