Entretien
Un art du temps. Entretien avec Gilles Clément et Gilles A. Tiberghien
Gilles Clément et Gilles Tiberghien. © Magali Delporte pour PM
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Quand le philosophe Gilles A. Tiberghien et le jardinier-paysagiste Gilles Clément dialoguent sur les jardins, ils vantent tout autant le concept de brassage et de migration que celui du judicieux laisser-faire : la nature n’a pas de frontières, mais une indéniable forme d’intelligence qui permet aux équilibres, dans la plupart des cas, de se réguler d’eux-mêmes. Jardiner ouvre alors des perspectives nouvelles qui dépassent le quotidien et offre un territoire mental d’espérance.
Comment a surgi le concept de jardin planétaire ?
Gilles Clément — De trois observations. La première tient à la couverture anthropique de notre planète. L’humain y est désormais partout ou presque, physiquement ou par le truchement de ses instruments de surveillance, satellites, drones, etc. Autrement dit, il peut – encore faut-il qu’il le veuille – être et agir comme le jardinier qui est partout dans son jardin, parfois trop, parfois pas assez, mais en sachant à peu près tout ce qui s’y passe, même aux endroits où il ne met pas les pieds parce qu’il y a trop d’épines. La seconde observation tient à la mécanique du brassage planétaire. Les plantes et les animaux ont toujours voyagé, moins facilement pour les plantes qui sont attachées par leurs racines, mais les graines, elles, sont capables de parcourir des distances énormes par la dynamique des vents et des courants marins. Leur seule limitation, c’est qu’elles ne s’installent que dans les biomes qui sont des zones climatiques favorables à la vie. Les humains ont accéléré cette mécanique naturelle. Dès que les êtres humains ont cessé d’être nomades, ils ont créé des potagers, des jardins vivriers – un enclos protecteur pour abriter des prédateurs les plantes consommables qu’ils cultivaient. Ils y ont importé et fixé toutes sortes de plantes qu’ils avaient découvertes lors de leurs parcours de nomades. Cette importation s’est diversifiée de plus en plus au cours du temps. Aujourd’hui, les plantes du potager viennent du monde entier. Pensez aux tomates, aux pommes de terre... La troisième observation est incluse dans la définition du mot jardin, qui signifie à la fois l’enclos et le paradis. Paradis, en ce moment, c’est discutable, mais enclos, certainement puisque nous vivons dans une biosphère, une enveloppe qui est une petite épaisseur d’eau à la surface de notre planète, seul espace connu d’expression du « vivant », limité entre la troposphère vers 11 000 mètres au-dessus du niveau de la mer et 8 000 mètres en dessous. Au-delà, il n’y a plus rien. Plus d’eau, plus de vie. Le jardin planétaire traduit cette idée que tout se tient, que nous vivons dans un grand écosystème. Nous partageons moins une maison commune qu’un jardin. C’est un fait, un constat, pas un rêve religieux dans le genre de la déesse Gaïa.
Gilles A. Tiberghien — C’est une idée très simple, encore faut-il la formuler. Au lieu d’être limité à un petit espace sous contrôle, dire que le jardin est planétaire c’est le placer dans les limites de la biosphère. Il y a une idée de totalité : tout se tient. C’est la « nouvelle enceinte » dont parle Gilles Clément. Ce jardin nous est confié, nous avons, ou devrions avoir, un sentiment de responsabilité collective à son égard : ce que nous faisons ici aura inévitablement des répercussions là-bas. C’est cela, être un jardinier planétaire.
Le jardin est une jonction entre microcosme et macrocosme ?
Gilles Clément — Aucun jardin particulier ne peut revendiquer d’être planétaire. En revanche, tous ou presque peuvent être regardés comme index planétaire, puisque la plupart des espèces qu’on y rencontre viennent de toutes les parties du monde. Dans un biome donné, la juxtaposition des flores appartenant aux pays du monde soumis à tel ou tel climat fait apparaître les convergences phénotypiques, des vicariances, mais aussi des divergences adaptatives qui créent des « paysages » distincts. Par exemple, la singularité du biome méditerranéen vient du feu en tant que mécanisme naturel répété, induisant au fil du temps une pyroflore adaptée et appelant le feu pour assurer sa régénérescence.
Vous avez évoqué l’idée de brassage. Aujourd’hui, il apparaît particulièrement intense avec la mondialisation. Est-ce un danger ?
G. C. — Je suis très énervé par l’ignorance de ceux qui s’efforcent d’établir des lois pour décréter ce qui est interdit. Pour ma part, je défends le vagabondage des espèces, les hybridations et les croisements.
G. A. T. — Les nombreuses actualités sur les espèces invasives me font penser à des moments assez sinistres de l’histoire, quand on édictait des règles selon lesquelles il y avait des plantes qui étaient bonnes parce qu’elles étaient endogènes, et des mauvaises parce qu’elles venaient d’ailleurs, parce qu’elles étaient exogènes. J’y lis la métaphore des peurs dans lesquelles baigne notre société. Je pense que la migration est une chance. Du point de vue des végétaux, les frontières n’existent pas. Elles bougent, plus ou moins vite.
Il y a quand même des espèces plus ou moins envahissantes. Vouloir réguler, c’est une erreur ?
G. C. — Il y a bien des manières de réguler. Si on met de la chimie, on tue tout, c’est foutu. C’est ce qui se produit avec l’agro-industrie d’aujourd’hui. On peut aussi essayer d’importer d’autres espèces qui possèdent une certaine capacité à réguler les équilibres écosystémiques. Le sentiment peut être bon. Mais quand on fait des expériences de ce genre sans avoir un recul suffisant, on prend bien entendu un risque. On ne sait pas comment marchent les écosystèmes ni quel sera l’effet à long terme. Nous manquons de recul – à moins qu’il y ait d’anciennes expériences. Peut-on faire autrement que de prendre ce risque ? Dans beaucoup de cas, les équilibres se régulent d’eux-mêmes. Considérez le cas de l’algue Caulerpa taxifolia qu’on a surnommé, stupidement, « l’algue tueuse ». Son arrivée en Méditerranée a eu un effet important sur les écosystèmes ; aujourd’hui, elle n’a pas disparu, mais elle a beaucoup diminué, car elle est équilibrée par l’arrivée d’autres espèces. Et cela s’est fait tout seul, sans intervention humaine.