Un après-midi avec Peter Thiel

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Un après-midi avec Peter Thiel

Peter Thiel. © Andrew White/The New York Times/Redux/Réa

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine, en kiosque le 25 février 2026.

Peter Thiel, l’homme qui a rallié la Silicon Valley à Donald Trump, et le fondateur de Palantir, est aussi un ancien élève de René Girard. Il y a quelques semaines, il débattait en privé avec l’ancien gouverneur (démocrate) de Californie, un scénariste et le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Récit, entre katechon, Antéchrist et apocalypse.

 

Une pluie froide tombe sur San Francisco ce vendredi 5 décembre 2025 après-midi. J’arrive de Stanford, où j’enseigne, par le train, et c’est dans une de ces voitures sans chauffeur qui sillonnent la région que je me rends au sommet de la colline de Nob Hill. Je viens y rencontrer un vieil ami, Jerry Brown. Élu quatre fois gouverneur démocrate de la Californie, il est resté seize ans aux commandes de l’État le plus peuplé du pays, de 1975 à 1983 puis de 2011 à 2019. Il vit maintenant dans le ranch familial, mais a un pied-à-terre au cœur même de la ville.

Je retrouve au pied de l’immeuble deux vieilles connaissances, Peter Thiel, que je fréquente depuis qu’étudiant à Stanford, au début des années 1990, il s’est rapproché de René Girard, et Paul Leslie, qui fut mon étudiant et celui de Girard à la même époque. Aujourd’hui scénariste de films, il vient de publier un long pamphlet au titre dénué d’ambiguïté : « From Philosophy to Power: The Misuse of René Girard by Peter Thiel, J.D. Vance and the American Right » (« Quand la philosophie mène au pouvoir : l’usage abusif de René Girard par Peter Thiel, J.D. Vance et la droite américaine », Salmagundi, printemps-été 2025). Chose remarquable, Thiel a réagi immédiatement en invitant Leslie à dialoguer avec lui : ils se sont rencontrés plusieurs fois et l’idée leur est venue de m’adjoindre à leurs débats. J’ai alors suggéré que nous incluions aussi Jerry Brown, lequel a accepté avec enthousiasme de nous recevoir. En Amérique, contrairement à d’autres pays, il n’est pas rare de rencontrer des gens de droite et des gens de gauche qui se parlent avec respect.

La France est en train de découvrir l’importance de Peter Thiel, ce financier milliardaire qui, dès 2017, choisit, seul parmi ses pairs, de rallier Donald Trump. Vu de loin, il semble faire partie intégrante du chaos dans lequel s’enfonce toujours plus la société américaine, la plongée dans l’abîme sans fond de la bêtise, de l’ignorance, de la terreur et de la couardise. La gauche française tente de ramener Thiel à des schémas convenus au prix d’oxymores baroques, comme libertarien « technofasciste », coupable de fusionner la technique et la politique pour son plus grand intérêt. Les circonstances ayant voulu que je devienne ingénieur général au Corps des mines avant de basculer dans la philosophie, donc un parfait technocrate, je me sens visé. Quant au fascisme, dont le mot d’ordre fut « Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État », je vois mal comment il peut se concilier avec le libertarisme qui veut réduire l’État comme peau de chagrin.

Ce qui finit de plonger les commentateurs dans la confusion la plus déplorable, c’est la passion récente de Thiel pour les thèmes d’un christianisme prophétique autour de mots-clés comme katechon, Antéchrist, apocalypse, parousie. Comment expliquer qu’un multimilliardaire comme lui (28 milliards selon sa propre estimation, ce qui en fait la 75e fortune mondiale) perde son temps avec ces vieilleries d’un autre temps ? Croit-il vraiment que l’apocalypse est pour demain et que le Christ va bientôt revenir ?

Une certaine gauche française en est encore à faire du religieux, au choix, le complot des prêtres ou l’opium du peuple. Elle ne peut concevoir qu’il puisse être au fondement des pensées et des actes d’un important acteur économique comme Peter Thiel. Quoi qu’il en soit, mes trois compagnons et moi, nous nous sommes réunis ce jour-là à San Francisco pour en avoir le cœur net. Le compte rendu qui suit n’est pas complètement fidèle à notre conversation : tout ce qui s’y est dit n’y figure pas, et j’ai complété certains points par des réflexions personnelles et des échanges antérieurs avec Peter Thiel.

Girard VS. Schmitt

La veille de notre rencontre, Thiel m’a écrit un mot qui disait : « J’ai récemment découvert une nouvelle priorité dans mon agenda. J’espère que nous avons quelques siècles ou quelques décennies [à vivre] devant nous, mais je n’y crois pas beaucoup. Je crains que le temps rétrécisse rapidement. »

Thiel serait-il un penseur catastrophiste, voire un « collapsologue », comme on dit chez nous ? Je suis stupéfait. Est-ce l’influence de Girard qui, vers la fin de sa vie, était de plus en plus pessimiste ? Thiel de répondre : « L’influence de Girard sur moi est moins forte qu’on ne le pense. » Nouvelle stupéfaction. Mais je pense in petto que beaucoup de « girardiens » seront heureux d’apprendre cette nouvelle : ils s’inquiétaient de voir ce que les idées de l’auteur de La Violence et le Sacré (Grasset, 1972) deviennent à la Maison-Blanche, et ils ne pourront plus parler de trahison si les idées supposément trahies ne sont pas celles de l’auteur présumé.

En fait, nous savons que Thiel a baigné dans un milieu girardien lorsqu’il étudiait le droit et la philosophie à Stanford. Un fameux « séminaire du mercredi » réunissait, autour de Girard et du mentor de Thiel, le théologien protestant Robert Hamerton-Kelly, tous ceux qui, sur le campus, s’intéressaient aux rapports entre violence et religion. Thiel, Leslie et moi en étions.

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