Entretien

Ulysse, l’aventurier à l’envers. Entretien avec Heinz Wismann

Temps de lecture : 13 min

Ulysse, l’aventurier à l’envers. Entretien avec Heinz Wismann

© Alexandra Serrano/VOZ’Image (détail)

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°70 de Philosophie magazine, en kiosque le 15 juillet 2026.

Si le roi d’Ithaque s’est frotté à l’“ailleurs”, c’est pour mieux revenir chez lui enrichi des expériences intenses vécues pendant son périple de retour. Cette tension entre deux forces opposées – l’ancrage chaleureux et l’inconnu fascinant – fait toute la force de l’épopée d’Homère.

 

« Quand tu partiras pour Ithaque / Souhaite que la route soit longue », écrit le poète Constantin Cavafy. Comment interprétez-vous cette expérience paradoxale, qui lie les promesses du départ au choix du retour ?

Heinz Wismann : Pour la pensée archaïque, l’ordre cosmique repose sur l’équilibre de deux forces primordiales : centrifuge l’une, centripète l’autre. Aucune des deux ne saurait l’emporter, sous peine de repousser la périphérie de l’univers au-delà de toute limite ou, au contraire, de ramener toute étendue à un point central sans extension. Les actions humaines s’inscrivent dans cette dynamique antagoniste, en privilégiant tantôt l’appel de l’Ailleurs, tantôt le rappel de l’Ici. Prise isolément, chacune de ces deux options s’annule elle-même. C’est leur combinaison qui trace les grandes lignes d’un destin individuel. Là où le chef de guerre Achille ressasse les griefs d’une identité bafouée, en attendant la mort au combat de son alter ego Patrocle pour réorienter la puissance de sa colère, le politique Ulysse prend la mesure des vicissitudes de l’altérité, y compris de ses propres altérations, grâce au maintien ferme d’un cap identique, le retour à Ithaque. Sur un plan purement formel s’impose ainsi l’idée d’une inflexion réciproque du Même et de l’Autre.

 

Une question s’impose : peut-on entendre, lire, comprendre l’Odyssée sans connaître l’autre poème homérique, l’Iliade ?

Si l’on applique aux deux poèmes le cadrage spéculatif dérivé de l’opposition du Même et de l’Autre, leur contenu narratif se déploie entre les orientations spatiales, à la fois empiriques et symboliques, de l’Ici et de l’Ailleurs. Ou bien on se retire sous sa tente et on boude, en attendant d’être rendu à l’action par un dédoublement libérateur, comme Achille : c’est l’Iliade. Ou bien on engage la lutte avec l’adversité sous toutes ses formes, en attendant de rentrer chez soi grâce à une obstination sans faille, comme Ulysse : c’est l’Odyssée. Achille est celui qu’il est, « le meilleur des Achéens », il a été bafoué socialement dans ce qu’il est : il n’a pas digéré qu’Agamemnon lui fasse l’affront de s’emparer de sa captive, Briséis, sa part d’honneur. Mais de là à abandonner ses propres compagnons, les Grecs, et jour après jour se renfrogner sous sa tente... Or, pour le faire sortir de cette existence autocentrée, de cette relation monomaniaque au même, pour de nouveau aller vers ce que j’appelle l’altérité ou l’autre ou l’ailleurs, la seule possibilité, c’est de le dédoubler. C’est très clair dans le passage où Patrocle revêt l’armure de son compagnon : il devient Achille aux yeux d’Achille, il est le plénipotentiaire d’Achille, et Achille peut donc ouvrir une minuscule fenêtre sur l’ailleurs qui n’est rien d’autre que lui-même.

L’Iliade, c’est l’histoire de l’effet produit par une espèce de supériorité absolue de l’attraction, qui a pour conséquence de supprimer la possibilité de faire l’expérience de l’altérité. Achille reste éternellement un adolescent un peu tourmenté. Et lorsque sa mère Thétis, refusant qu’il parte rejoindre l’armée des Grecs, le cache déguisé en fille à la cour du roi de Scyros, qui le retrouve et le démasque ? Ulysse, précisément ; lui qui est au contraire l’agent de l’altérité. À l’arrière-plan se trouve la première formulation philosophique du rapport entre l’identité et l’attraction. Je pense évidemment à Parménide, qui réfléchit au double mouvement, centripète et centrifuge. Pourquoi l’Être est-il une boule (sphairos) ? Parce que l’attraction du centre est strictement équivalente à la tension centrifuge. S’il n’y a que la tension centrifuge, la périphérie va disparaître à l’infini et donc tout se dispersera en petites molécules. Pour que ce mouvement s’arrête, il faut l’attraction du centre. Mais si l’attraction du centre l’emporte sur la possibilité de se déployer dans l’ailleurs, alors se produit de nouveau une espèce d’extinction radicale de tout être. C’est ce qu’Empédocle décrit avec philia, « attraction », et neikos, « dissociation ».

Cet article est réservé aux abonnés