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“Succession” : l’empire de la violence

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“Succession” : l’empire de la violence

Succession © Home Box Office, Inc

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La série Succession, achevée en 2023 après quatre saisons, met en scène une famille américaine richissime qui se déchire autour de la figure d’un père tout-puissant, un magnat de l’industrie des médias amené à céder sa place. Qui, de ses trois plus jeunes enfants, lui succédera ? Derrière l’intrigue familiale se trame une réflexion passionnante sur les rapports entre violence et capitalisme. Une analyse d'Ariane Nicolas, journaliste à Philosophie magazine qui fait paraître l'essai Succession, la violence en héritage (Playlist Society), le 24 septembre en librairie.

 

Grossiers, brutaux, manipulateurs, enclins aux pires bassesses, les membres de la famille Roy sont des milliardaires détestables, quoique méchamment drôles et attachants dans leur incapacité à trouver le bonheur. Logan Roy, le pater familias et fondateur du géant médiatique Waystar, terrorise ses quatre enfants comme ses milliers d’employés. Chez lui, l’art de négocier relève de l’art guerrier : il faut conquérir, soumettre, menacer, considérer ses interlocuteurs comme des ennemis. Dans Succession, le créateur de la série, Jesse Armstrong, montre l’envers du décor des ultra-riches, leur vérité humaine profonde. La plus grande force de cette caste ? Sans doute l’absence de surmoi, autorisant les pires conduites – et les plus larges victoires. Shiv, la fille de Logan en compétition avec ses frères Ken et Roman pour accéder au poste suprême, le dit : « On n’est pas du genre à avoir honte. » Si Logan Roy s’enorgueillit de participer à la construction de la civilisation américaine, il s’y prend d’une manière que le sociologue américano-norvégien Thorstein Veblen qualifierait, lui, de « barbare ». Dans son livre Théorie de la classe de loisir (1899), le chercheur distingue quatre âges du développement humain : néolithique (un temps sauvage et paisible) ; barbare (la naissance de la propriété, à forte composante guerrière et prédatrice) ; artisanale (le travail de la terre) ; machiniste (l’ère capitaliste). Anticipant combien les États-Unis vont devenir un géant économique, il juge que les sociétés industrielles sont le théâtre d’une survivance des mœurs « barbares », que trahissent l’instinct de conquête et la violence qui l’accompagne. Croire que nous serions sortis de ce régime est un leurre, comme l’écrira Walter Benjamin : « Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie. [...] Les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps des vaincus. » La série alerte ainsi sur les risques d’implosion que certains magnats de l’industrie font peser sur la société. À l’image de Roy, certains milliardaires bien vivants, prétendument libéraux, se rangent du côté du national-populisme, de l’ordre conservateur ou de la haine pour asseoir leur domination – Elon Musk, par exemple. C’est toute la différence entre libéralisme et néolibéralisme économique : le premier fait confiance au marché pour s’équilibrer, le second impose à la puissance publique le fait de se mettre à son service, par divers moyens de pression et promesses absconses, quitte à affaiblir les institutions étatiques et à léser les citoyens.

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