Splendeurs et misères des nains de jardin
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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.
Beaucoup les détestent, certains s’en amusent, d’autres les collectionnent. Mais pourquoi la statuette un peu kitsch de nain de jardin émeut-elle tant ?
Vous les voyez peupler depuis quelques décennies les parterres fleuris de nos habitations, impossible de passer à côté : on en compte, paraît-il, jusqu’à 27 millions en Allemagne, 9 millions en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Véritable phénomène de société, le nain de jardin est même l’une des stars du Formidable destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet (2001). Mais tout le monde n’apprécie pas ces figurines bonhommes un peu grotesques. Dans les années 1990, à Hambourg, un riverain intenta un procès à son voisin pour le forcer à s’en débarrasser. Certains les adorent, d’autres les regardent avec condescendance ou parfois mépris. En tout cas, le nain de jardin suscite des émotions contrastées mais réelles.
Il y a sans doute d’abord cet air débonnaire, ce sourire béat, un peu benêt, qui s’étale à la vue de tous. Comme le dit l’écrivain Jean-Yves Jouannais, les nains sont des « purs symboles de l’indolore routine de vivre, petits êtres sans trouble de la personnalité car sans personnalité, ils sont censés incarner ce bonheur mythique de l’absence de conscience. Le nain ne pense pas. Il vit dans cette non-pensée. Sa vie rassure. Elle est cette absence d’efforts et de surprises à laquelle aspirent l’ouvrier vieilli à l’usine, le petit commerçant qui aborde la retraite comme une Terre promise. Le nain est leur étendard. » Cette insouciance affichée a quelque chose d’insupportable. N’est-elle pas indécente, dans un monde qui va mal ? Avant d’atterrir dans nos jardins, le nain avait d’autres fonctions. Dans la mythologie scandinave, par exemple, les nains jouent un rôle essentiel dans l’ordre cosmique. Issus de la chair du géant Ymir (dont le corps servit de matière première à l’univers), ils sont placés sous la protection des dieux. Artisans habiles, réputés pour leur maîtrise des techniques métallurgiques, les dieux leur doivent la fabrication quasi totale des objets magiques, donc de leur pouvoir. Ces nains-là, au caractère bien trempé, n’ont rien d’indolent ni de paresseux ! Ce sont au contraire des travailleurs infatigables, qui suscitent une certaine méfiance. Certains, dit-on, dans un monde germanique qui se christianise, pactisent avec le diable. C’est seulement à la fin du Moyen Âge que le nain se pare de traits plus bonhommes : « Les nains deviennent de braves gens, d’aimables auxiliaires, des dévoués serviteurs. » Ces êtres sont « le dernier avatar du Silvanus Sanctus romain, le protecteur des limites de la propriété », explique Claude Lecouteux dans Les Nains et les Elfes au Moyen Âge (Imago, 1988). L’imaginaire du nain s’hybride avec le souvenir vague des divinités romaines du travail champêtre et de la quiétude domestique, les Lares et les Pénates, qui gardent la maison et ses alentours. Le « nain grotesque que l’on aperçoit aujourd’hui dans nos jardins » est le dernier rejeton de cette longue histoire.