Entretien

« Le “jardin zen” ne correspond à aucune réalité historique », entretien avec Emmanuel Marès

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« Le “jardin zen” ne correspond à aucune réalité historique », entretien avec Emmanuel Marès

Emmanuel Marès. © CP – Jardin © Unsplash

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Cet article est issu du Hors-série n°65 de Philosophie magazine, en kiosque le 07 mai 2025.

Tout en lignes courbes et arrondis – loin du formalisme géométrique de sa version occidentale –, fait de mousse et de pierres, le jardin japonais donne le sentiment de se perdre dans une nature miniature, comme un parcours initiatique infusé de symboles bouddhistes, taoïstes ou confucianistes. L’historien Emmanuel Marès nous y guide...

 

Comment dit-on jardin en japonais ?

Emmanuel Marès – Historiquement, il n’existe pas de terme générique pour désigner le jardin au Japon. Les appellations varient selon la forme et la fonction de cet espace : l’esplanade pour les rituels, l’étang, le potager, la cour intérieure... Évidemment, ces vocables ont évolué avec le temps, certains ont disparu tandis que d’autres ont changé de sens. Un seul a traversé les âges et reste couramment utilisé, le mot niwa 庭. À l’origine, il désigne l’espace intérieur où l’on est chaussé – par opposition à l’espace intérieur où l’on est déchaussé, les tatamis. Situé sous le toit de la maison, c’est là que s’effectuent les tâches quotidiennes liées au feu et à l’eau : la cuisine, la vaisselle, la lessive, etc. Mais ce mot était aussi utilisé pour désigner les espaces cérémoniels devant le palais de l’empereur ou les résidences des aristocrates de l’Antiquité. C’était un espace très simple : du gravier blanc étalé sur une surface plane qui pouvait se transformer en fonction des usages – en scène de théâtre par exemple. Bref, cette notion de niwa renvoie à la fois au sacré et au profane. C’est seulement à la fin du XIXe siècle, durant l’ère Meiji, qu’apparaît un terme unique, teien 庭園, pour traduire le concept de jardin, venu de l’Occident. Ce mot est composé de niwa 庭 et de sono 園, caractère désignant le verger. C’est aussi à partir de ce moment que va apparaître la notion de « jardin japonais », qui n’existait pas jusque-là. En effet, il existe une abondante littérature sur les jardins entre le XIe et le XVIIIe siècle, mais il n’est jamais question du jardin japonais au singulier. Ce sont des manuels pratiques et théoriques ou des guides des lieux célèbres qui présentent toute la complexité et la diversité de ces dispositifs. Les choses changent à la fin du XIXe siècle. Le pays entre en contact avec l’Occident et les Japonais essaient alors d’affirmer une identité propre, de se démarquer à la fois de leurs voisins, la Chine et la Corée, tout en s’opposant à l’Occident. C’est encore plus vrai à partir des années 1920-1930, avec la montée du nationalisme et de l’impérialisme. Cette affirmation de soi passe aussi par le développement de l’idée de jardin japonais, qui réunit des éléments très divers et pas forcément compatibles, comme si l’on essayait de faire un puzzle avec des pièces qui ne s’emboîtent pas. Contre le jardin occidental, symétrique, formel, le jardin japonais sera ainsi un jardin de lignes courbes et d’arrondis. On retrouve cette valorisation du « naturel » dans de nombreux éléments de la culture japonaise. Mais la constitution de cette image d’Épinal du « jardin japonais » éclipse, trop souvent, la diversité des jardins de l’archipel.

Au-delà de cette diversité, y a-t-il des grands principes propres aux jardins japonais ?

E. M. — De la création des jardins, le plus ancien traité japonais sur le sujet qui nous soit parvenu, date du XIe siècle. Il y est question de « dresser les pierres ». À l’époque, cela signifie concevoir un jardin. C’est l’acte fondamental et fondateur. Le dénominateur commun à tous les types de jardins japonais, ce sont sans doute les pierres. Encore aujourd’hui, le jardinier qui conçoit un jardin commence par travailler la topographie et installer des pierres. Ce sont aussi ces pierres que l’on retrouve lors des fouilles archéologiques et à partir desquelles on réécrit l’histoire – des pierres naturelles, non taillées. C’est du moins le cas à partir du VIIIe siècle. Dans le Nihon shoki (« Chroniques du Japon »), on apprend qu’un homme serait venu du royaume de Kudara dans la péninsule de Corée au VIIe siècle et aurait proposé à l’impératrice Suiko (règne : 593-628) ses services pour construire devant le palais impérial une représentation du mont Sumeru, la montagne sacrée considérée comme le centre du monde dans la mythologie bouddhiste. La pierre taillée qui symbolise cette montagne, et dont l’intérieur accueille un mécanisme de fontaine, a été retrouvée au début du XXe siècle. Mais dès l’époque de Nara, les pierres taillées, les fontaines, les bassins rectangulaires sont abandonnés au profit des pierres naturelles, des cascades et des étangs aux contours sinueux.

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